Transhumance.

Publié le 29 Novembre 2014

Transhumance.

Notre petite famille est repassée en France cet été, et assez longuement. Avant la naissance d'Angelo et Louis, nous ne rentrions au bercail, au mieux, qu'une fois par an : le coût des billets d'avion n'est pas neutre, et me concernant l'habitude prise dans mon quotidien chinois ne générait aucun manque hexagonal, hormis la famille, les livres, et un peu la bouffe -mais en fait surtout la famille et les livres-.

Depuis que les enfants sont nés, nous nous efforçons de repasser annuellement deux fois en France, qui plus est sur des périodes un peu plus longues. Tout d'abord mes parents prennent tendrement de l'âge, et j'ai envie de passer un maximum de temps avec eux. Eux-mêmes souhaitent profiter de notre présence et de celle de leurs petits-enfants, à qui d'ailleurs ils manquent le reste de l'année. Skype est une merveilleuse invention qui ne cesse de m'esbaudir. Pour autant, et nos petits garçons nous le rappellent régulièrement, voir leur mamie toute pixelisée sur un écran de portable ne remplace les moments passés avec elle, dans son jardin, à regarder, avec une convoitise quotidienne, la pousse des fraises, dans l'attente d'une cueillette gourmande.

Il y a un autre paramètre, purement culturel, qui justifierait tout autant à lui seul les déplacements. Les enfants évoluent dans un environnement chinois, où l'accession à la culture française, mis à part l'iconoclaste éducation de leur paternel -qui n'est déjà plus tout à fait français-, est assez limitée. Certes il y a la merveilleuse école FLAM montée à Suzhou il y a un an par quelques drôles de dames expatriées à l'abnégation fort admirable... Mais à raison d'une séance toutes les trois semaines, le peu de culture française prodigué est écrasé par le rouleau compresseur de notre quotidien chinois. J'ai bien essayé de fréquenter un peu plus la diaspora française à Suzhou. Mais j'ai le sentiment, peut-être erroné, que leur ordinaire est différent du mien. Ça paraît très prétentieux dis comme ça ; mais à chaque rencontre, j'ai plutôt l'impression de croiser de très sympathiques touristes longue durée de passage en Chine, que de véritables insiders. Même si je les trouve remuants, éduqués, et chaleureux, les préoccupations se rejoignent peu. L'analogie peut sembler démesurée, mais en terme de dilution dans l'environnement, j'ai en comparaison le sentiment de vivre en Chine, alors qu'eux ne font qu'y habiter, et qui plus est ils restent entre eux. Ce n'est pas un jugement -quoique-, mais une manière de formaliser un constat. Les gens font bien ce qu'ils veulent, et la question n'est pas là. C'est surtout que cela n'améliore guère le déjà maigre ordinaire francophile dans l'environnement des enfants.

Les enfants ne s'en plaignent pas : ils parlent cent mots de mandarin pour dix mots de français, et ne vivent leur métissage qu'au travers du regard des autres, et pas encore par rapport à la richesse que celui-ci procure. Par contre il mangent aussi bien le contenu d'une assiette entourée de couverts que celui d'un bol surplombé de baguettes : la combinaison des gastronomies leur sied avec gourmandise. De ce point de vue là, il faut parfois lutter contre Caili, car elle part de principes obscures et surannés tels que « il ne faut pas leur donner de chocolat, c'est mauvais pour la santé », sans relativiser la problématique du dosage : un carré oui, une plaquette non. Malgré tout, ma moitié a progressé, notamment depuis qu'elle s'est rendue compte que les enfants salivaient avec saveur face à un morceau de viande rouge. Au préalable, elle pérorait sans savoir que même si les adultes pouvaient en manger, ce n'était pas un met adapté pour les touts petits, et que si la viande était un tant soit peu avariée, il valait mieux qu'elle soit bien cuite. Ce genre de manichéisme culturel est usant : sous prétexte qu'en Chine, manger de la viande rouge est assimilé à une forme de bestialité, elle estimait qu'un steak bleu représentait une dangerosité pour ses enfants. Au-delà du cliché inconscient du type « occidental = barbare, car il mange de la viande crue, et chinois = être civilisé, car il mange de la viande cuite », il y a quand même un manque d'ouverture au partage des deux cultures vis-à-vis des enfants. Maintenant, je serais bien malhonnête intellectuellement si je faisais croire que ce manichéisme était à sens unique. Car j'ai parfois la même démarche à fustiger certaines pratiques indubitablement pas de chez nous que Caili a auprès des enfants.

Toujours est-il que personnellement, je commence à développer quelques craintes, car il y a des situations où la culture française a complètement disparu du mental de mes mômes, à commencer par le plus flagrant : le langage. Certes, les efforts de Caili sont à louer, car malgré sa piètre connaissance de la langue de Molière, elle s'efforce de leur parler français toute la journée. Mais ce sont les mêmes peu d'expressions qu'elle connaît qui reviennent, truffées de fautes, de manque d'articles, ou d'infinitifs usités en lieu et place de participes passés pourtant impératifs. Moi, je commence à bosser avant l'aube, et termine rarement avant le crépuscule. Même si, travaillant chez moi, je croise mes bambins toute la journée, j'échange peu avec eux, malgré que, a fortiori, mon français soit meilleur que celui de Caili. Mais dans tous les cas, tous ces efforts ne peuvent être qu'irrémédiablement insuffisants face au constant quotidien chinois : dans la rue les chinois parlent chinois, à l'école les chinois parlent chinois, nos amis chinois parlent chinois, ma belle-famille chinoise parle chinoise, et le français en devient, plus que minoritaire, embryonnaire, anecdotique, voire spectral.

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Donc, rentrer en France plus régulièrement, et pour des durées plus longues, permet de palier en partie à cette problématique. Car notre particularité familiale, assis que nous sommes, la culture entre deux chaises, amène parfois des situations autant inattendues qu’attristantes.

La dernière en date remonte au printemps. Caili et moi-même avions décidé l'an dernier de commencer à profiter un peu plus de la vie, et de nous extirper, si possible deux fois par an pendant une dizaine de jours, de notre existence régie par les entreprises dont je suis le héros (*). L'idée était de consacrer ces laps à la découverte de l'Asie, en commençant par la Chine. Et nous avions entamé des premières vacances dans la province du Hunan en octobre dernier, périple pour lequel je ne terminerais jamais le carnet de voyages. Cette année, après quelques tergiversations, nous avions opté pour dix jours dans la province du Guangxi, avec notamment un passage à Yangshuo, à proximité de Guilin : la beauté du paysage de montagnes en pains de sucre y est réputée internationalement, et nous voulions voir ça une fois dans notre vie. C'est fait. On l'a biffé de la liste. Au suivant.

Afin de pouvoir voyager sereinement, nous avions laissé Angelo et Louis à mes beaux-parents. Ils vivent dans un bled en pleine campagne, à 140 bornes de Suzhou. Le confort, si on prend l'échelle occidentale pour l'évaluer, est précaire. Mais quand on est deux petits garçons en bas-âge, les courses sur les sentiers de terre, les balades dans les champs aux côtés de grands-parents qui expliquent tout de la culture du riz, du blé, et du maïs ; les plats paysans traditionnels cuisinés au feu de bois, remplacent très largement le manque de modernisme citadin. Même si je suis toujours heureux de passer du temps avec ces gens merveilleux, retourner plus de quelques jours chez mes beaux-parents, eu égard au niveau de développement, me fait parfois l'effet, en terme de confort, d'un passage en prison. Par exemple, à chaque besoin d'une utilisation massive des toilettes, je dois prier pour ne pas les boucher -ce qui arrive de toutes façons une fois sur deux-, ou bien pour que la chasse d'eau ne se casse pas, ou encore pour que l'eau n'ait pas été coupée dans le hameau. Ces problématiques plombières sont particulièrement bloquantes d'un point de vue purement digestif, en plus d'être embarrassantes psychologiquement. Par ailleurs il faut sauter sur la moindre disponibilité d'eau chaude pour prendre une douche, ne sachant pas si on en bénéficiera longtemps. L'apport d'électricité est tout aussi fluctuant, et Dieu merci ils ont climatisé nos chambres car je n'en pouvais plus d'évoluer dans la maison en vêtements de ski l'hiver -mon beau-père avait même installé un brasero à la fumée étouffante dans la cuisine quand on mangeait, pour éviter que les plats ne gèlent trop instantanément, mais le parfum toxique qui en émanait me faisait pleurer et toussoter-, et de transpirer à en imbiber le matelas l'été. En plus les gens vivent au rythme de la dureté rurale, dans un conglomérat populaire assourdissant, et dès cinq heures du matin, il faut mettre le sommeil au rang des illusions perdues tant le raffut extérieur est décibelien.

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Toutes ces considération sont bien évidemment celles d'un vieux con né dans son Occident bien cotonneux. Car mes deux petits garçons, qui détiennent la vérité, s'en contrefoutent : ils se marrent bien plus à la campagne avec leurs petits cousins, leurs grands-parents et leurs grands oncles et tantes -toute la famille vit dans le même hameau-, qu'avec un papa et une maman citadins qui s'enferment toute la journée derrière la froideur d'un PC binaire, soit-disant pour aboutir un travail pourtant quotidiennement à renouveler. Qui plus est, Caili m'aide presque à plein temps maintenant -avec trois entreprises, même si je suis bien entouré, je commençais à avoir du mal à m'en sortir-. En conséquence, on plante régulièrement les enfants devant la téloche pendant qu'on bosse : au moins pendant ce temps ils nous foutent la paix. Et quand d'aventure, le programme les ennuie, ils viennent nous demander de jouer avec eux, ce à quoi nous leur répondons vertement qu'on n'a pas le temps, et qu'on a du travail. Je sais, c'est nul, mais il faut bien payer le loyer, et remplir autant les assiettes que les bols. Plus naïvement, on leur explique qu'il faut qu'on travaille pour leur payer des biberons. Même si cette explication leur convient, elle ne remplace pas des parents qui joueraient avec eux toute la journée.

 

Tout ça pour dire qu'au printemps, nous avons abandonné les enfants à mes beaux-parents pour partir en vacances. Et pour eux aussi, quitter Suzhou, c'est les vacances : fini le béton, bonjour les rizières. Par ailleurs, comme nous avions pas mal de projets professionnels en cours pour lesquels l'aide de Caili m'est devenu incompressible, nous avons laissé les enfants abuser de la générosité de mes beaux-parents quelques semaines de plus. Et puis, en Chine, il est traditionnellement acquis que les grands-parents gèrent les petits-enfants pendant que les enfants travaillent. Les baby-sitters et les nourrices n'existent pas : ce niveau de confiance à des tiers n'est pas encore atteint, et au su de la pauvreté de laquelle le pays s'est désengorgé, ce type de prestation n'a jamais été à l'ordre du jour dans les générations passées. C'est d'autant plus vrai qu'il y a jusqu'à peu, trois générations d'une même famille résidaient sous le même toit.

 

Vacances et travail cumulés, Angelo et Louis sont restés à la campagne, sans qu'on les voient, pendant un mois et demi. Ils nous ont bien évidemment manqué, mais nous étions professionnellement astreints à des échéances.

 

Quand nous avons décidé de passer les récupérer, et que le compte-à-rebours avec la date de réunion familiale a été enclenché, nous n'avons vécu que pour cet instant de retrouvailles. En fait, le meilleur moment, dans une telle situation, ce n'est pas celui des retrouvailles, mais l'attente qui les précède. C'est un peu comme quand étant enfants, nous attendions la fin de la dernière heure d'école, au dernier jour avant le départ en vacances d'été. Chaque seconde était aussi excitante qu'éternelle, et dès lors que la sonnerie signifiant la fin des cours retentissait, un intense sentiment de liberté nous envahissait... Et puis plus rien. Certes nous étions contents d'être en vacances, mais c'était abouti, détruit, car il n'y avait plus l'attente.

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C'était la même chose quand nous sommes passés récupérer notre marmaille. Il y a un peu plus d'une heure et demie de route pour atteindre le « vieux foyer » (**) de mes beaux-parents, qui est aussi la maison où est née Caili. Fustigeant le GPS, j'ai conduis la 207 à vue, prétendant bien connaître la route. Et comme j'étais trop confiant, je n'ai regardé que distraitement les panneaux, pour réaliser à un moment que le chemin emprunté m'était parfaitement inconnu : je m'étais gouré. Cet écart nous a obligé à faire demi-tour, et à conduire une heure de plus. C'était d'autant plus irritant que nous étions pétris d'une impatience tremblotante à l'envie de retrouver nos enfants au plus vite, ne les ayant pas vu depuis six longues semaines. Caili appelait régulièrement ma belle-mère sur le trajet. Elle avait, depuis quelques jours, averti les enfants de notre arrivée proche. Et le jour-J, ils se sont réveillés plus tôt, tout excités de nous revoir, et ont souhaité aller sur la route qui mène à la maison familiale, dans l'espoir de nous voir débarquer dans notre Peugeot rouge au bout du chemin. Bref, d'un côté comme de l'autre, c'étaient les roulements de tambours.

Plus les retrouvailles sont attendus, plus elles s'avèrent décevantes. Vivre dans l'imaginaire de la réunion atteint en général un paroxysme de bonheur qui est bien supérieur à l'instant effectivement vécu. Et quand nous sommes arrivés au bout de l'étroite route qui longe un petit affluent du Yangtsé au pied duquel mes beaux-parents ont leur maison entourée de champs de maïs, de colza et de rizières, et que nous avons reconnu les silhouettes bibendums et rase-moquettes de nos deux petits garçons qui nous attendaient en tressautant dans tous les sens, l'émotion était à son comble.

Et puis nous avons garé la voiture dans la coure familiale, et sommes sortis à la rencontre de nos enfants et de mes beaux-parents. Caili, en mère-poule, a fondu en larmes dans les bras de ses deux rejetons, tant par bonheur de les retrouver, que pour absoudre sa culpabilité à les avoir abandonné aussi longtemps dans le travail. Louis, le plus jeune, et venu vers moi avec son habituel sourire à fossettes. Angelo, par contre, sans me fuir, renâclait à venir me voir. C'est assez douloureux quand on est papa. Et à chaque fois que je lui adressais la parole, il partait se réfugier dans les bras de sa mère ou de ma belle-mère. Le problème était lié à la communication : en presque deux mois durant lesquels il ne s'était exprimé qu'en chinois, ma langue maternelle s'était dissimulée au tréfonds de son cerveau, avec un important temps de latence, tant pour comprendre ce que je lui disais, que pour retrouver les mots lui permettant de me formuler une réponse. Je ne m'y attendais pas, et ça a été d'autant plus déstabilisant, violent, et douloureux. C'est dur de faire face à son enfant, et de ne pouvoir lui parler, au point que celui-ci préfère la fuite et le silence à un échange maladroit. Son embarras était perceptible : quand je lui disais quelque chose, il ouvrait la bouche, prenait une inspiration comme pour me répondre, puis finalement se taisait. Et il partait se réfugier dans le giron maternel. Les mots devaient lui venir en chinois, il avait peur que je ne comprenne pas, il s'enfermait dans le mutisme. Et puis leur accoutrement, très campagnard et très chinois, cumulé à leur seule compréhension du mandarin, et à leur seule proximité avec leur mère et ma belle-famille, m'a confiné dans un sentiment d'isolement d'une force extrême : mes enfants faisaient partie d'un monde dont j'étais exclu, de part mon origine, même si je partage entre autres la même qu'eux. Mais l'univers dans lequel ils évoluent reste pour ainsi dire 100 % chinois. L'étranger, c'était moi. Cette impression de solitude s'est Dieu merci dissipée après un bref laps. Mais sur le coup, elle n'en fût pas moins difficile à vivre.

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Dès lors, des retours plus longs en France m'ont paru d'autant plus impératifs. Au-delà des bons moments avec leurs grands-parents paternels, la pratique du français d'Angelo et Louis s'en ressent très positivement. Cet été, nous n'étions en France que depuis un peu plus d'une dizaine de jours, que déjà ils me surprenaient en employant des expressions qui, au préalable, n'étaient jamais sorties de leur bouche. Et puis nous pouvons nous le permettre maintenant, sachant que les enfants ne sont pas scolarisés. Pour autant, culturellement, pour eux, l'idéal serait de pouvoir partager l'année en deux durées égales dans chacun des pays. Je ne sais pas comment nous allons pouvoir le gérer dans les années à venir, tant du fait de la scolarité, que des finances : les enfants doivent s'acquitter de billets d'avion à un tarif peu éloigné de celui des adultes... Et ça ne va pas s'arranger avec l'âge. Ce budget complémentaire impose un travail d'autant plus rémunérateur, et justifie de les laisser régulièrement avec mes beaux-parents, afin que Caili m'aide dans cette tâche sysiphienne.

Les petits se sont bien faits au voyage, malgré leur très jeune âge. Louis a un peu plus de deux ans, et Angelo quatre. Le périple, entre le moment où je ferme la porte de notre appartement à Suzhou, et celui où je frappe à celle de la maison de mes parents, blottie au cœur de ma belle Touraine natale, prend une vingtaine d'heures, parmi lesquelles peu sont reposantes. Cet été, Angelo a été victime d'un soudain et insoupçonnable mal de l'air qui lui a fait remplir quelques sachets en papier durant le vol. Miraculeusement, le deux petits ne se sont jamais plaints : malgré qu'ils n'aient pas encore la notion précise du temps, ils savent qu'il y en a pour de nombreuses heures, et prennent leur mal en patience.

Systématiquement, du fait de notre barda de smala, nous laissons les gens sortir de l'avion, et prenons notre temps avec nos sacs à dos, ceux qu'on porte à la main, ceux, sur roulettes, qu'on tire, notre poussette, et nos deux marmots. De même nous laissons les passagers avancer vers l'immigration, et faisons une pause pipi juste après le débarquement. Caili passe aux toilettes pendant que je garde les petits, et elle prend le relais pour que j'y passe ensuite.

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En juillet, alors que j'attendais mon tour à l'entrée des chiottes aéroportuaires, je demandais à Angelo :

« - Tu sais où on est, là ?

- On est en France !

- Comment tu le sais ?

- Euh.... Je sais pas...

- La Chine et la France, c'est pareil ?

- Non !

- Et pourquoi c'est pas pareil ?

- Euh.... Je sais pas...

- C'est les gens, l'atmosphère ?

- Je sais pas... »

Même si à trois ans et demi, il n'arrivait pas à exprimer la différence entre les deux pays, il la ressentait déjà de manière flagrante. Et ce qui reste formidable avec les enfants, c'est qu'ils évoluent comme des poissons dans l'eau dans l'ambiance d'un pays comme dans celle de l'autre, quelle que soit la température, la couleur de peau des gens, leur langue, le paysage ou la gastronomie. A leur stade, cette particularité biculturelle leur paraît peut-être si naturelle qu'ils croient que tous les enfants voyagent ainsi entre deux mondes. Je n'en suis guère moins admiratif de leur capacité d'adaptation. Même si j'en suis d'autant plus fier de mes fistons, j'imagine que c'est là une caractéristique liée à l'enfance, et pas spécifique au tempérament involontairement international de mes marmots mi-blancs mi-jaunes.

Il n'y a qu'une fois où j'ai vu Angelo perplexe, en France, face à quelqu'un de différent, si on s'en tient au critère de rareté dans l'Empire du Milieu.

C'était l'été de l'année d'avant. Nous avions visité des gens rares que je connais depuis un quart de siècle, malgré que je ne les ai plus côtoyé depuis une décennie. Le fils de famille est un ami intense avec qui j'ai passé la partie congrue de mon adolescence. Il a mon âge, et je connais bien ses parents, des tourangeaux exilés dans le bordelais pour y tenir une maison d'hôtes qui n'aura jamais aussi bien porté son nom. Leur générosité ronde et naturelle, sans question, n'a de cesse de m'émouvoir. Le papa, Philippe, ample moustachu au regard gourmand, jouit d'une jeunesse qui, même quand j'avais vingt ans de moins, ne m'a jamais fais ressentir de gouffre générationnel. Les seuls abysses dans lesquels nous nous sommes conjointement engouffrés sont ceux de la complicité, et des repas largement noyés dans le St Emilion. Et vingt-cinq ans plus tard, j'ai le sentiment que nous n'atteindrons jamais le fond. Françoise, son épouse, a quelque part toujours été une maman pour nous tous, membres de la bande de copains qui fréquentait leur maison familiale, à l'époque où ils vivaient sur Tours. Thomas, leur fils, bénéficie d'une des personnalités les plus étonnantes que j'ai été amené à fréquenter. Il est doux et cérébral, et sous son parler délicat, on sent l'ironie d'une violence aseptisée. Marie, sa sœur, qui faisait partie aussi de la bande, était hélas absente cet été là.

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Avec Tom, nous avons beaucoup partagé durant notre jeunesse, dont une fascination pour les jeux de rôles, les films de science-fiction véritable, l'amour de l'absurde et du surréalisme, ou le bonheur d'écouter un vynil de Vladimir Vissotsky en refaisant le monde. Il n'y a qu'avec Thomas que je peux me targuer d'avoir testé les effets de l'absorption de calmants en même temps qu'une bouteille de rhum. Je ne dévoilerai pas le résultat : ce serait gâcher le plaisir de l'expérimentation. Tout ça pour prouver que déjà à l'époque, nous étions des aventuriers. Par contre à la même époque, nous avions la prétention d'être bien trop intelligents pour avoir besoin de travailler, et sur ce point, la vie nous a rappelé à l'ordre. En conséquence, nous nous sommes respectivement mis à notre compte : au moins nous avons opéré le choix du travail que nous voulions, et on bosse pour nous.

Pour dire à quel point nous avons des points en commun, Thomas s'est expatrié de manière impromptue au Maroc en décembre 2002, alors que je m'exilais en Chine en février 2003. Avant cela, et depuis nos 15 ans, nous nous fréquentions quasi-quotidiennement... Mais depuis nos départs respectifs, nous ne nous étions pas revu... Cela faisait dix ans. Car depuis 2003, je rentrais en France plutôt à l'occasion de Noël, et lui durant Ramadan. S'il ne rentrait pas, faute de pouvoir travailler, il profitait des plages paradisiaques de Tanger, ce pourquoi je n'avais manqué de taxer ses vacances forcés de « ramadan de la mer ».

Le temps est passé. En dix ans, il a monté sa société de communication à Tanger, s'est marié, et est devenu le papa d'une ravissante petite Mimosa. Moi, j'ai monté Onesource Agency, j'ai épousé Caili et ai eu deux petits garçons, dont le plus petit va maintenant à l'école. J'ai pris bien 15 kilos, si ce n'est 20. Il n'a pas pris un gramme, mais ses cheveux se sont grisés, et sont devenus plus anecdotiques.

Il nous a accueilli à la gare de son bled girondin un samedi de juillet l'an dernier. Dix ans. Mon Dieu. J'étais avec Caili et Angelo, Louis étant resté avec mes parents. C'est vraiment merveilleux l'amitié authentique : nous nous sommes revus, dix ans avaient passé, pourtant on aurait cru que seulement 24 heures s'étaient écoulées. Rien n'avait changé, le temps s'était arrêté pendant une décennie. Je ne crois pas avoir ressenti cela avec qui que ce soit d'autre. C'est incroyable, une relation sur laquelle le temps n'a de prise qu'à travers de vagues stigmates physiques.

Le soir-même, dans la grande maison endormie, nous nous étions enfermés dans un petit salon verni, à vider un divin nectar en refaisant le monde sur fond de 33T de Vissotsky. Je n'ai pas réussi à y croire : j'étais encore dans mon adolescence, avec la même atmosphère, la même musique de fond, le même ami, le même discours, le même schéma de pensée, les mêmes préoccupations. Nous n'étions pas défini par ce que nous avions vécu séparément pendant toutes ces années de séparation, mais étions restés les mêmes qu'auparavant, des nous-mêmes « plus ». Nous n'avions pas changé, nous avions juste ajouter des expériences à nos vécus. C'est fou à quel point l'amitié ne peut pas être quelque chose de provoqué, mais est la résultante d'une alchimie naturelle et magique, et somme toute rare.

Et puis Thomas est une superstar hollywoodienne. Il joue dans « Inception » de Christopher Nolan, aux côtés de Leonardo di Caprio et Thomas Hardy. Certes, en tant que figurant. Mais on le voit dans le film. Oui, bon, seulement de dos et de trois-quart. Et même pas en entier. Pendant une demie-seconde. Certaines scènes du film se déroulent dans une capitale d'Afrique noire. Or ces séquences ont été tournées à Tanger, où vit Thomas. Dans cet enchaînement de plans, di Caprio discute avec Thomas Hardy au balcon d'un bar. Ils sont tous deux surveillés par un tiers adossé au comptoir. Hardy part le démasquer, pour permettre à di Caprio de fuir sans être inquiété. Alors que Thomas Hardy rejoint le zinc avec sa nonchalance de moissonneuse-batteuse, on discerne un instant mon pote Thomas en train de faire la conversation à un illustre inconnu à une table adjacente. Il m'en avait parlé par voie d'e-mail à la sortie du film. Je l'avais regardé en DVD, et ne voyant pas mon vieil ami, je m'étais dis que sa présence magique avait été coupée au montage. Mais l'été dernier, il m'en a reparlé. J'avais ironisé, et il s'était fermé dans sa sérénité naturelle. Mais au retour en Chine, pour en avoir le cœur net -et aussi pour répondre à l'agaçante fascination de Caili pour l'angélisme masculin de Leonardo di Caprio-, j'ai racheté le film en bluray, et l'ai regardé à nouveau sur notre -très- grand écran. Et en effet, j'ai vu mon pote, de dos, dans ce bar africain, à côté de Tom Hardy ! Quelle chance exceptionnelle, tout de même, de participer, même très humblement, à l'aventure d'un film d'une telle ampleur.

Transhumance.

Enfin bref, ma cinéphilie chronique m'a fait diverger, et ce n'était pas là que je voulais en venir. Ce que je voulais dire, c'est que nous avions emmené Angelo avec nous dans le bordelais. Et j'avais assisté de sa part à un étonnant moment de perplexité, lié à la différence.

Car en plus de nous, une de amies de Thomas, lyonnaise, était présente. Si je précise que l'amie en question était lyonnaise, c'est parce que, au cas où vous ne l'auriez pas compris, je suis cinéphile. Tous les cinéphiles sont un peu lyonnais, puisque c'est là que les frères Lumière ont inventé le cinématographe. Cette jeune femme était avec sa ravissante petite fille, qui devait avoir à peu près l'âge d'Angelo, et qu'elle avait adoptée en Haïti, si ma mémoire est correcte. Or en Chine, la présence des noirs est tellement anecdotique que je doute d'en croiser plus de cinq par an -hormis les touristes peut-être, et encore-. Et la vue de la jolie petite haïtienne a surpris Angelo, car il n'avait pas l'habitude de voir des gens de couleur. Je n'ai pas le sentiment qu'il ait manifesté une crainte, mais plutôt un certain doute face à une différence aussi marquée, façon « tiens, elle est pas comme les autres celle-là ». L'approche n'a pas été instantanée, cela a pris un peu de temps avant que les couleurs et cultures respectives soient oubliées au profit de jeux enfantins universels.

J'avoue que c'est généralement un aspect de la France que j'aime bien : c'est agréable d'évoluer dans un pays où les couleurs sont mélangées, en comparaison de la platitude chinoise où les gens ont tous la même couleur de peau, d'yeux, et de cheveux. Par contre, quand la différence est marquée par une certaine forme de prosélytisme, ou qu'elle n'est pas signe d'assimilation, j'ai bien plus de mal. Je trouve qu'il est naturel de respecter son pays d'accueil. Les chinois ne m'ont pas demandé de venir, et je ne vois pas à quel titre je devrais leur imposer mon mode de vie. Et dans la même logique, en France, je me sens agressé par le port de la burqa ; d'abord parce qu'il y a onze ans, avant mon départ, la présence de ces femmes bâchées était pour ainsi dire inexistante ; et ensuite parce que je me sens loin des valeurs obscurantistes qu'elles représentent. Et il faudrait être sérieusement vicieux pour me taxer d'intolérance sous prétexte que je n'ai pas envie d'accepter une tradition aux relents médiévaux, qui consiste à cacher les femmes et à bafouer leurs droits. Pourquoi pas la ceinture de chasteté aussi ? Enfin bon, ce n'est pas le sujet... D'autant plus qu'en Chine, et donc dans mon quotidien, on estime qu'il y a des problèmes plus importants à régler que le racisme. C'est d'ailleurs un problème qui n'y est même pas à l'ordre du jour, alors que donner à manger à tout le monde, si. C'est dire à quel point c'est une préoccupation purement française.

Transhumance.

Tout ça pour dire qu'en voyant la petite fille, Angelo a tout d'abord eu un préjugé, a ressenti une perplexité, qui personnellement, me paraît bien humaine. A l'inverse, lui-même a vécu, sans avoir à le subir, ce type d’à-priori, en Chine, au sein même de notre famille. Nous étions à Jiangyan, chez mes beaux-parents. A l'occasion de l'anniversaire de mon beau-père, toute la famille avait été invitée : oncles, tantes, cousins, cousines, et aïeux plus anciens. Les enfants mangent ensemble, en général avec les femmes, et les hommes se retrouvent entre eux.

J'aime la chaleur familiale chinoise, la générosité avec laquelle ils m'ont accueilli, avec mes différences et mon piètre mandarin. Pour autant je ne suis pas systématiquement hyper à l'aise.

Ainsi à cette occasion nous étions une douzaine d'hommes assis au tour d'une grande table ronde, parmi lesquels, pour une fois, j'étais le plus jeune. Mais les occidentaux paraissent souvent plus vieux que les asiatiques, et je ne suis pas certain que la différence ait été aussi flagrante qu'elle ne l'aurait été si nous avions tous été de la même origine. D'ailleurs il n'est pas rare que des cuistres chinois m'assènent dix ans de plus que mon âge.

Comme à l'accoutumée la table de fête s'est rapidement transformée en beuverie conviviale à grands coups de baijiu, l'alcool de riz local qui culmine rarement en dessous des 50°. Je ne savoure plus cette bibine aux relents de kérosène, et je souffre par ailleurs de chroniques maux d'estomac dus tant au stress qu'à l'âge : l'absorption de la moindre goutte de ce fioul parfumé me brûle la plomberie organique instantanément et violemment. Les convives, au bout d'un quart d'heure, à la chinoise, ont commencé à voir des éléphants roses, et l'ont fait savoir en arborant leurs faces rougies et pétillantes de regards vides, à grands coups de rires gras et assourdissants, de tapes dans le dos, de cigarettes étouffantes, le tout jacassé dans un mandarin furtif et gueulard, quand ce n'était pas dans le dialecte local... Et je n'y comprenais rien. Par ailleurs, mes sujets de conversation, mes préoccupations au quotidien, sont évidemment très différentes. Et je dois l'admettre, leur façon de se trouver brillants est assez éloignée de l'étalon que j'utilise pour mesurer le talent : j'ai du mal à me passionner pour la capacité de l'un à vider le contenu de son verre cul-sec, ou bien me sentir réellement impressionné par un autre du fait du nombre de bouteilles qu'il a englouti. Alors je suis là, assis parmi eux pour le protocole, je regarde mon assiette ou écoute sans comprendre, souris les bras croisés pour être poli, en ne rêvant que d'une chose : m'extirper de cette atmosphère enfumée de tabac et de vapeurs d'alcool, à l'abri d'une cacophonie qui me tape sur le crâne aussi sûrement que le ferait une batte de base-ball. Aussi je n'ai pas d'autre choix que de me détacher de la réalité : je m'isole mentalement en songeant, au choix, à la filmographie de Buster Keaton, ou bien à l'influence de la première guerre mondiale sur l'essor du cinéma hollywoodien. Je donne l'impression d'être là. Mais ce que mon regard fixe, il ne le regarde pas ; ce que ma moue donne le sentiment d'écouter, je ne l'entends pas. Ils sont dupes, peut-être. Au moins je n'ai pas d'attitude impatiente -du moins j'essaye-, les laissant ainsi à loisir exprimer leur bien-être à ripailler franchement... Ce qu'ils n'ont pas volé : le travail de ces paysans-là est d'une dureté extrême, et ils festoient aussi ardemment qu'ils triment.

Transhumance.

A la table d'une autre pièce se trouvaient les enfants et les mamans. De temps en temps, sous prétexte d'aller y prendre des photos, je m'y rendais. Caili était assise-là, avec nos deux rejetons, ainsi que leurs petits cousins. L'un d'entre eux, qui doit avoir sept ou huit ans, nous a fait une réflexion tout à fait déconcertante. C'est un bien gentil petit garçon, un formidable compagnon de jeu pour Angelo et Louis. Mais il a eu l'honnêteté de révéler les préjugés naturels et inhérents à la nature humaine. Car directement, quand Caili lui a demandé de s'asseoir à côté d'Angelo, il lui a répondu « même si ce sont mes cousins et que je les connais bien, j'ai toujours une petite gêne à être assis à côté de tes enfants ». J'étais là à ce moment-là, et je dois dire que je suis resté un instant interdit. « Qu'est-ce qui te dérange ? » ai-je demandé. « Ils ne sont pas pareils », a-t-il directement conclu. Je ne me suis pas lancé dans une diatribe, encore une fois de toutes façons bien franchouillarde, sur la différence et ses richesses. Nous étions en famille, et par ailleurs mon niveau de mandarin est, j'en ai peur, bien insuffisant pour aborder en profondeur cette thématique. Caili a été, encore une fois, plus intelligente que moi. Elle a commencé à parler de la France, de ce qu'on y faisait, de ce qu'on y mangeait, ainsi que du voyage en avion, avec son côté mystérieux, aventureux. Bref, plutôt que de jouer, comme on sait d'ailleurs si bien le faire en France, la carte accusatrice de la culpabilité auprès d'un enfant qui, de toutes façons, ne fait que réagir avec humanité, elle a suscité sa curiosité. Je me dis connement qu'entre les cultures, c'est peut-être ce discours-là, mâtiné d'un peu moins de certitudes de vérité, et d'un peu plus d'acceptation de la nature humaine pour ce qu'elle est plutôt que pour ce qu'on rêverait qu'elle soit, qui permettrait d'aboutir à un peu plus de compréhension. Tout ceci est anecdotique, car ce petit cousin n'a jamais dénigré nos enfants, ni même fait preuve d'un manque de considération à leur égard, et encore moins fait ressentir qu'ils n'étaient pas de la famille. Mais il subsiste une petit gêne, bien naturelle, quand on est un petit garçon né dans la campagne chinoise, et que la confrontation à la présence occidentale dans ce cadre purement autochtone est impossible.

Pour en revenir à mes retrouvailles dans ce doux village bordelais, Caili m'avait fais une réflexion amusante, et qui, si on se place d'un point de vue culturel différent, se défend. La maison d'hôtes des parents de Thomas est en plein centre-bourg, et fait face à une ravissante petite église. Comme dans n'importe quel village, les cloches résonnent toutes les heures. A entendre le carillon répétitif, Caili a commencé à se plaindre des ding-dong, qu'elle considérait assourdissants, vociférant une incompréhension accusatrice vis-à-vis de nos hôtes : comment pouvait-on décider de vivre face à une bâtisse qui faisait un tel raffut à chaque heure ? Et pour conclure, elle m'a demandé pourquoi les français ne s'étaient pas plaints auprès des autorités compétentes pour que les églises de France cessent ce vacarme horloger. Il a été difficile de lui faire accepter que nous considérons que le tintement de nos clochers, c'est aussi la sonorité de nos villages, et de leur tradition ; et que par ailleurs, étant nés dedans, les français ne se posent pas la question. Le son des cloches, je pense qu'il n'y a que s'il n'était plus là que nous le remarquerions.

Transhumance.

Cette quiétude des bourgades de France, je la goûte à chaque retour. Elle me manque même un peu, en Chine, sans que je ne m'en aperçoive vraiment. A Suzhou, la sérénité me fait défaut. Ce pays est aussi bordélique qu'une fanfare d'ivrognes. Mais c'est quand je la retrouve dans nos petits villages, à la fraîcheur de nos marchés, ou au comptoir de nos troquets, que je réalise la carence de tranquillité qu'induit un environnement chinois.

Mes parents habitent un agréable bled au sud de la Touraine. C'est joli, la Touraine. Ce n'est pas pour rien que la région a été surnommée « le jardin de la France ». Ses pâturages, sans être vallonnés, sont ondulés. C'est plus doux à l’œil -voilà que je visualise cela comme un asiatique-. La beauté des champs de céréales et de vignes, saupoudrés de bois verdoyants, s'étend jusqu'à l'horizon, jouxtant le Poitou. Au bord de la Loire, les châteaux sont royaux et les vins nobles. Les forêts sereines et ressourçantes, où se côtoient fougères et chênes, y voient sautiller des gibiers ravissants. On peut y pratiquer la pêche au silure autant que la chasse à cour. J'aime particulièrement le sud de la région, où Balzac a vécu. Terre de gourmets, c'est aussi celle de Rabelais, de Gargantua et de la dive bouteille. On y célèbre la bernache autant que les rillettes, on s'y souvient de Jean Carmet avec rondeur, on y fête le chèvre de Sainte-Maure. La Touraine ne me manque pas quand je suis en Chine. Mais je m'y sens bien à chaque retour. Il y a plein de choses que je n'aime pas en France et dans le comportement français. Ce ras-le-bol a d'ailleurs été un des moteur de l'expatriation. Pour autant je trouve que la campagne française, et peut-être un peu plus particulièrement celle de ma région, est l'une des plus belles au monde.

Caili est elle aussi tombée en pâmoison devant cette campagne française, et ce dès son premier voyage, à l'été 2006. Elle est artiste peintre, même si elle n'a plus barbouillé depuis sa première grossesse. Mais elle connaît l'histoire de l'art, et a une préférence singulière pour les impressionnistes français. Elle croyait que leurs peintures n'étaient pas une reproduction fidèle de la réalité, mais plutôt une réalité idéalisée. Quand elle a découvert la campagne française, elle a compris que cette réalité-là existait bien, et que les peintures de l'époque se voulaient être en fait des reproductions photographiques.

Et même devant un paysage rural assez quelconque de Touraine, il lui arrive encore régulièrement de me dire « regardes ! On dirait une peinture de Cézanne, Monet, Manet, Degas (***) », et ceux jusqu'à la forme moutonnante des nuages. Il faut dire qu'en Chine, les cieux ne sont pas les mêmes, du moins dans les provinces industrielles comme la nôtre. D'abord il est rarement bleu, et plus souvent blanc, gris, ou pire, marron, quand des pics de pollution sont atteints comme l'hiver dernier. Ensuite, quand il y a des nuages, ils n'ont rien de romanesque dans leur forme. Ils sont peu présents, légèrement cotonneux, voire étirés en rideau, mais dans la plupart des cas ils sont absents. En France, de religieux raies de lumière les traverse parfois. Ou bien ils vont du blanc au gris dans une intensité symphonique. Pour Caili, de n'en avoir pas connu d'autres en dehors de celle de Chine, la campagne française est la plus belle du monde. Même les champs sont bien proprets. Souvent, des arc-en-ciel lacèrent les giclées des arroseuses automatiques au milieu des pâturages. « C'est fou, même là il y a des arcs-en-ciel » me montrait-elle alors que nous passions en voiture aux abords des prairies du chinonais.

Transhumance.

En Chine je suis un urbain fini. Je ne peux pas m'imaginer vivre à la campagne. La vie y est trop dure. Le confort me manque trop. Il n'y a rien à y faire. Les gens y sont gentils. Mais ce sont des rustres aux préoccupations bornées par le rayon kilométrique d'un environnement qu'ils n'ont jamais quitté.

En France, je ne pourrais pas vivre en ville. Même si la vie de la cité est très calme comparativement à la ville chinoise -pour ne pas dire austère-, je lui préfère très largement l'isolement de la campagne. J'avais d'ailleurs vécu, par choix, dans le corps de ferme d'un bled de 800 âmes nommé Villeperdue, et ce pendant cinq ans. Et jamais je n'aurai songé à déménager en ville. Si j'ai quitté ce bled paradisiaque, c'était pour faire quelques économies en prévision de mon expatriation, qui est survenue un an après.

Même si la campagne française ne manque pas de calme, la ville y est monacal. Se promener dans les rues de Tours un dimanche après-midi confère à l'angoisse et à la solitude : il n'y a pas âme qui vive, et c'est à se demander si un couvre-feu n'a pas été déclaré. C'est du moins la perception choquante qu'on en a en débarquant d'un pays vivant comme la Chine. Et Dieu que ceci est déprimant.

J'avais atteint le summum l'hiver dernier. Pour participer à un événement professionnel lié à une des sociétés que j'ai co-fondé, j'avais accompagné mon associée à Avignon. Nous n'étions pas en centre-ville, mais dans une zone industrielle bétonnée et conséquemment garnie de centres commerciaux froids et parallélépipédiques, le tout entouré de parkings balisés. La société démarrant, nous avions opté pour un hôtel pas cher. Quand on vient de Chine, l'expression « pas cher » diffère. Car pour ce tarif-là à Suzhou, nous aurions eu droit à une chambre gigantesque, moquettée somptueusement, avec room service et draps de satin, dans un hôtel au minimum quatre étoiles, peut-être même cinq.

Dans cette banlieue du nord d'Avignon, quand à la nuit tombée, je me suis enfermé dans ma chambre d'hôtel, j'ai ressenti une angoisse. La chambre n'était pas sale, le problème n'était pas là, et ça m'aurait paru insupportable. Car par contre, la salubrité est un vrai problème en Chine. Elle l'est d'autant plus pour un vieux con comme moi, qui ne supporte plus ça, et qui a pourtant décidé d'emménager dans un pays qui reste majoritairement du tiers-monde. J'ai tellement été confronté à la saleté en Chine, que je me demande même si je n'ai pas commencé à en développer une phobie : je refuse que mes enfants touchent quoi que ce soit à l'extérieur, je me lave les mains même sans être passé aux toilettes avant, et rechigne parfois à être touché par des individus dont le teint et l'accoutrement me paraissent clochardisant.

Enfin bref, là, dans cet hôtel d'Avignon, ce n'était pas le problème : dans cette piaule spartiate, on aurait pu manger par terre. Ce qui par contre était ahurissant, c'était de voir à quel point elle était triste, tant elle était dénudée. Il n'y avait rien. La décoration prouvait à quel point le prix avait été le facteur déterminant : la piaule était exempt de la moindre chaleur, de la moindre humanité, et tout y avait été décortiqué pour la désosser à l'extrême, pour toujours trouver une solution encore plus économique, quitte à ce qu'elle génère un sentiment d'isolement extrême. Il n'y avait aucun mobilier autre qu'impératif, aucun équipement ne dépassant le strict nécessaire, et la décoration était interdite. On descendait plus bas dans l'ascétique, qu'on atteignait une cellule à Fleury Mérogis. Je m'y suis senti immédiatement très mal à l'aise. A croire que l'architecte ne voulait pas qu'on reste.

Le lit se résumait à des barres métalliques peintes en bleu, sans décoration ni fioriture. On aurait dit un lit de camp suffisamment rigide pour qu'il soit inamovible. Car la démarche avait du être là : pour pouvoir rogner le tarif à un plancher le plus bas possible, tous les éléments de la chambre devaient être impossibles à voler. Ainsi le gérant économisait le temps de travail de l'employé qui, au départ d'un client, devait vérifier que tout était en ordre dans la chambre. Cette suppositions s'est vérifiée le lendemain, quand nous avons quitté l'hôtel sans avoir à rencontrer quel qu'employé que ce soit. Quel froideur. On avait atteint une prestation de service où on ne rencontre même pas le prestataire. L'originalité est flagrante, mais il reste à m'expliquer où est le progrès.

Transhumance.

De même une planche fixée au mur à cinquante centimètres du sol officiait en bureau. Un vilain tabouret carcéral en plastique, qui ressemblait à s'y méprendre à une corbeille de bureau retournée, permettait de s'y asseoir inconfortablement. En hauteur, orienté vers le lit, un écran de télé était boulonné au mur, pour éviter qu'on ne s'en empare. Même les trois cintres disponibles, par un habile système de gorge à glissière, étaient dépourvus de crochets, pour qu'on ne puisse les voler. Les murs blancs ne comportaient aucune décoration. En m'asseyant sur le bord du lit, j'ai toutefois noté deux petites tâches rectangulaires sur le crépi. Il y avait du y avoir deux petits cadres au format carte postale. Mais c'était encore trop cher, et trop guilleret. Alors le propriétaire les avait retiré : plus froid, plus déshumanisé, moins cher. Sous la lucarne réduite de la fenêtre, une mention sentençait : « si le loquet de la fenêtre est désengagé, la direction décline toute responsabilité ».

Et puis le silence m'a fait mal aux oreilles. L'endroit était tellement insonorisé, soi-disant pour le confort des clients, qu'on avait l'impression que la vie avait été chassée. On se serait cru dans l'espace, dans le vide stellaire, où il n'y a aucun son, même pas le bourdonnement naturel de l'air dans n'importe quel endroit, intérieur ou extérieur. En Chine je ne supporte plus le bordel auditif constant. Mais j'affrontais-là l'excès inverse, celui du silence ouaté. Je me suis précipité vers la fenêtre. J'ai voulu l'ouvrir en grand, comme pour m'évader de cette chambre hermétique. Mais le système de sécurité de la vilaine lucarne a été conçu de telle sorte qu'on ne peut que l’entrebâiller : le client emprisonné ne peut même pas se faire la belle ! La température avoisinait les zéro degrés, mais nous étions au bord de l'autoroute. J'ai préféré me couvrir d'un couette supplémentaire, et au moins avoir le bruit des voitures et des camions sur l'autoroute pour bercer mon sommeil. Tout cela est d'un chagrin infini quand on évolue dans un pays plein de vie.

Il me reste malgré tout un souvenir souriant de cet hôtel. A l'entrée du parking fermé -sans employé, cela va de soi-, il y avait un code pour rentrer et sortir. Un écriteau en français et anglais indiquait « merci de taper votre code » et « thanks to tape your code ». Or en anglais cela se traduisait par « merci de scotcher votre code » ou mieux « merci d'enregistrer votre code sur bande ». Les occidentaux en Chine sourient toujours des traductions approximatives en anglais. La France n'est pas non plus exemptes de ce type de barbarismes rigolos.

Dans tous les cas, quand je vois ce que j'ai ressenti sur place, alors que je suis à l'origine français, je me demande bien dans quel effroi les chinois doivent se retrouver quand ils fréquentent ce type d'hôtel « pas chers ». Il y a quelques années, lors d'un de nos premiers passages en couple, Caili et moi-même nous étions retrouvés, toujours pour le boulot, dans un hôtel des vieux quartiers de Toulouse. C'était une vieille maison au parquet craquant, avec les toilettes sur le palier. Et le mobilier en bois avait du être fabriqué sous la présidence du Général. Dans l'esprit de Caili, la France était un pays riche et développé, donc tout était neuf. Et elle avait immortalisé la chambre d'hôtel à travers de nombreux clichés, afin de montrer cela à ses amis au retour. Et pour ce qui est des toilettes sur le palier, la plupart ne l'ont pas cru : au fin fond de la campagne chinoise, oui. Mais dans une grande ville de France, où toutes les maisons doivent ressembler au palais du Louvre, c'était impossible. Ou alors en réponse, ses amis lui demandaient « mais pourquoi le patron n'a pas tout faire redécorer de façon moderne, en ajoutant des salles de bain dans chaque chambre »... Et il a été alors impossible de leur faire comprendre la notion de crise économique, ainsi que celle de paraître, telles que nous les concevons en Occident.

Au rang des petites choses qui peuvent laisser perplexe en France quand on vient de l'étranger, j'avais constaté une petite chose amusante lors de quelques jours de vacances passés cet été à Merville, en Normandie, dans un appartement gentiment prêté par un ami. Au prix que doit coûter une location de la sorte, à dix minutes de la plage, bénéficier de cette gratuité était une vraie aubaine. Nous allions à la mer bien évidemment quotidiennement. Pour éviter que les gens ne salissent trop, des poubelles publiques avaient été installées en rang d'oignon, tous les 20 m, sur la plage. C'était abominable, cet alignement militaire de poubelles dégueulasses plantées dans le sable, tout le long d'une crique si belle, si paradisiaque, si solennelle, et tellement rempli d'Histoire. Quelle horreur. Cela m'avait d'autant plus choqué que je rentrais depuis quelques semaines seulement du Japon. Et à Tokyo, il n'y a pas une seule poubelle dans les rues, ou bien elles sont très rares, et très difficiles à débusquer. La réflexion que je m'étais faite était que pour atteindre un même objectif, deux cultures pouvaient avoir deux méthodes complètement paradoxales. Et ici, afin d'éviter que les ordures ne se répandent, les français avaient jonché la côte de corbeilles, alors que les japonais les avaient tout simplement éliminées. Sur les plages normandes, j'allais bien évidemment jeter mes papiers gras dans la poubelle la plus proche, et donc le système marche. Mais à Tokyo, je gardais mes papiers gras avec moi, jusqu'à ce que je trouve une poubelle. Non seulement cela marche aussi, mais par ailleurs quand j'achetais quelque chose, je faisais rentrer la teneur de l'emballage ou du détritus généré en considération... Bref, les deux systèmes fonctionnent aussi bien, et sont affaire de point de vue. Même si c'est anecdotique, je trouve cet exemple très symptomatique de ce qu'est la différence culturelle, et de ce leitmotiv que je rabâche régulièrement, à savoir que la vérité n'est pas universelle, mais culturelle.

Transhumance.

Caili m'étonne par sa capacité d'acclimatation. La première année où elle est venue en France, le choc a été difficile pour certains aspects du quotidien, notamment la gastronomie. En fait elle ne mangeait rien, ne supportait pas les plats froids, ni les laitages. Or l'été, on consomme des salades, de la charcuterie, et des fromages. Systématiquement, c'était un casse-tête à table. J'avais envie de dévorer ces mets franco-français, mais culpabilisais de la voir les bras croisés à se demander ce qu'elle allait bien pouvoir ingérer. A chaque fois elle se rabattait sur le pain et le saucisson. Maintenant ça a bien changé : c'est bien simple, elle mange tout, en quantité, et en redemande ! Elle ne rechigne pas à prendre une large portion de fromage, adore la mousse de canard et les rillons, et a même appris à ouvrir les huîtres ou à cuire les moules marinières tant elle envisage ces deux plats avec un appétit qui fait plaisir à voir.

Pour moi ça a été l'inverse. Venir m'installer en Chine était un vieux rêve, et les premières années, je ne mangeais que chinois, toujours prêt à découvrir une saveur nouvelle et exotique. Et puis un jour, à un retour d'un voyage en France, j'en ai eu marre. Ça n'a même pas été progressif. Ça a été pour ainsi dire instantané. Dès lors je n'ai plus mangé chinois, ou du moins rarement. Caili cuisinait chinois de son côté, et moi je cuisinais occidental du mien. C'est encore le cas actuellement.

Souvent, la journée, en France, on sort avec les enfants. L'idéal est de les emmener dans un petit coin de campagne où ils peuvent s'amuser sans que ce soit dangereux ou trop inconfortable pour nous. Il y a pas très loin de chez mes parents un petit lac, avec un impressionnant rocher d'escalade. A la base de celui-ci, des jouets d'extérieurs ont été disséminés sur l'herbe : toboggans, balançoires, ponts de corde, etc... Les petits en raffolent, et nous nous y rendons régulièrement si le temps le permet. Si j'en parle c'est parce qu'il y a une différence notable avec la Chine. En France, ces joujoux sont mis à la disposition des enfants. En Chine, dans les parcs, il y a des dispositifs assez similaires -même s'il ne s'agit pas de toboggans ni de balançoires-, mais à destination des adultes, et surtout des personnes âgées ! Car le parc en Chine, c'est entre autres l'endroit où les gens du quartier se retrouvent pour discuter, et pour s'entretenir.

Transhumance.

Dans tous les cas, c'est ça la Chine : où qu'on aille, à quelle qu'heure que ce soit, il y a du monde. En France, ce n'est pas la même densité humaine. Mais au-delà de ça, le rapport à l'autre s'est tari, et je pense que c'est le fruit du développement. Si les intérieurs bénéficient de tout le confort, à quoi bon sortir ? Si on a la télé et internet, à quoi bon passer la journée devant chez soi à discuter avec les voisins ? Cet enfermement, je pense que Caili l'a senti de manière plus vive que moi, qui ai vécu dans cet environnement solitaire. Mes parents vivent dans un hameau, et ont la chance de jouir d'un grand jardin. Les rares voisins ont aussi des grands jardins. En conséquence les habitations sont assez éloignées les unes des autres, et on ne sait même pas quand les voisins sont chez eux. On ne les entend pas ou très peu, et ceci rarement. Mes parents n'ont pas revu la plupart d'entre eux depuis des années. Ou alors ils les croisent en centre-ville, ou en voiture, un peu par coïncidence.

En Chine, qu'on soit en ville ou bien à la campagne, il y a un vie de quartier. Dans notre résidence, les plus âgés se retrouvent en bas des immeubles, dans un petit coin qu'ils ont eux-mêmes aménagés avec deux vieux bancs et une vieille table. Ils s'y retrouvent tôt le matin pour les exercices, puis plus tard, après leur passage quotidien au marché, pour y laver ensemble les légumes tout en papotant. Le soir on retrouve les plus jeunes, qui sortent avec les bambins pour qu'ils jouent tous ensemble. Comme quoi, une ville de plusieurs millions d'habitants n'est pas obligatoirement déshumanisée.

Dans le hameau au milieu des champs, chez mes beaux-parents, c'est la même chose. Si on ferme le portail, c'est seulement pour que les enfants n'aillent pas jouer sur la route ou sur la berge du canal adjacent. Juste à côté, il y a un pont qui traverse ce canal. Caili me racontait que quand elle était enfant, lorsque la canicule des nuits d'été était devenue trop insupportable, tous les gens du hameau venaient avec une paillasse, et s'allongeaient les uns à côté des autres pour dormir sur le pont. Maintenant c'est impossible : les gens ont climatisé leur maison, et il y a par ailleurs des voitures et des cyclos qui passent, représentant autant de dangers pour les dormeurs allongés sur le pont. Sans vouloir se séparer de son climatiseur, Caili est assez nostalgique de cette empathie communautaire disparue.

En toute logique, malgré qu'elle ne parlait pas un mot de français à l'époque, la première fois qu'elle est allée chez mes parents, une de ses premières intentions a été d'aller se promener, de rentrer dans le jardin de chacun des voisins, et de frapper à leur porte pour faire connaissance et discuter, le tout avec un naturel déconcertant, puisque c'est la pratique chinoise. Ça n'a pas été facile de lui faire comprendre que dans un pays qu'elle avait idéalisé par son niveau de modernité, ce genre de rapport basique avec un autre être humain, qui plus est qui vit au pas de porte adjacent, et ce depuis de nombreuses années, était impossible. Pourtant, il faut être honnête, même si on fait rentrer la différence culturelle et son référentiel en ligne de compte, je n'arrive pas à lui donner tort. Mais si je l'avais accompagnée, que nous avions sonné à chaque porte de chaque maison, et que je m'étais présenté, les français se seraient interrogé : « qui c'est çui-là, et qu'est-ce qu'il me veut ? ». On est tellement boursouflé de notre confort « moderne » et nous sommes tellement « civilisés » qu'on vit dans la peur que l'autre nous pique ce qu'on a. Moi non plus je ne troquerais mon climatiseur pour une couverture épaisse, ni mon ventilateur pou une nuit à dormir à la belle étoile sur un pont. Mais honnêtement, il y a tout de même un truc qui cloche, non ?

Transhumance.

(*) il n'y a aucune arrogance dans l'expression, mais une métaphore ludique et burlesque par rapport au choix de créer et co-gérer plusieurs entreprises, avec les responsabilités, les inquiétudes, les coups de gueule, et l'esclavagisme générés en conséquence. Et puis c'est un private joke en rappel de ma jeunesse où j'ai infatigablement pratiqué le jeu de rôles pendant de nombreuses années, en commençant notamment par des plaisirs solitaires, et sans honte, comme ces fameux « livres dont vous êtes le héros ». Quelque part, l'entrepreneuriat est un jeu, et plus particulièrement un jeu de rôles, où les enjeux sont plus conséquents, et les difficultés plus angoissantes.

(**) « laojia » en chinois, qui pourrait se traduire formellement par « bercail », même s'il a un connotation plus tendre, plus chaleureuse, et plus familial en mandarin.

(***) rayez les mentions inutiles.

Rédigé par Christophe Pavillon

Publié dans #la culture entre 2 chaises.

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Inès 05/12/2014 18:33

Bonjour,

Bon j'avoue que je sais pas trop commenter puis la fin de semaine me rend super fatiguée puis le bruit du lycée ça crève deux fois plus, ajoute à ça le conseil de classe ce soir et je ne vis plus. Tes deux fils sont absolument super mignons. Pour le fait qu'il ne maîtrisent qu'aléatoirement telle ou telle langue, faut savoir que c'est pas une fatalité. Un mec dans ma classe chinois dont les parents le sont a maîtrisé partiellement la langue en quelques mois, à raison de quelques moments sinisant chez lui chaque jour, et il a 16 ans, tout est donc encore possible!

Voilà voilà ce commentaire volait franchement pas haut mais bon...

Inès

Christophe 08/12/2014 14:35

Salut Inès,

M'en parle pas. Je me suis tapé une journée de boulot assez intense moi-même. Pas mécontent car j'ai fais un tas de choses... Mais un peu sur les rotules.

Je ne m'inquiète que modérément pour le langage des petits, même si je fais le maxi pour qu'ils manipulent les deux. Je ne maîtrise pas leurs choix à l'avenir, et dans tous les cas ils feront bien ce qui leur chantera. Peut-être, pour une raison ou une autre, qu'il prendront le parti de fustiger leur côté français, et la langue qui va avec. Ou bien ce sera peut-être l'inverse, et ils dénigreront leur culture chinoise. Je ne souhaite bien évidemment ni l'un ni l'autre... Mais on passe tous, particulièrement durant l'adolescence, par une période identitaire, qui est bien naturelle. Et je ne vois pas pourquoi ils y échapperaient. Alors on verra bien ! Notre rôle à Caili et moi-même est de les armer au mieux... Après ça ne dépendra plus de nous. On s'efforcera de respecter leurs choix.

Simplement, ça fait un choc d'être mis au rencard, même si c'est temporaire, par le fiston qu'on attend de voir depuis des semaines. Pour le coup, on se sent vraiment étranger, au sens culturel du terme...

Allez, tu as raison, je te fais la bise.
Amitiés.

Christophe.

Samuel 04/12/2014 20:33

Très intéressant. On y voit se dessiner plein d'évolutions psychologiques notables liées à une confrontation inter-culturelle déroulée sur plusieurs années.

Pour Angelo et Louis, concernant leur environnement linguistique, tu aurais même pu rajouter un élément supplémentaire qui pimente la complexité des choses : c'est que Caili et toi parlez en anglais entre vous ! Donc vos enfants se mettent en plus dans l'oreille d'autres références linguistiques, en mode passif certes, mais ce n'est certainement pas anodin pour autant... C'est d'ailleurs certainement un "plus" pour plus tard.

Par ailleurs, concernant la question de leur apprentissage assez aléatoire de la langue française, et à la lecture de cet instant douloureux d'incommunicabilité avec Angelo au retour des 6 semaines de séparation, j'ai spontanément repensé à un petit épisode un peu similaire qui m'est arrivé un jour en Chine, même s'il n'y avait là rien de douloureux car rien d'affectif - c'était avec un parfait inconnu. En Chine depuis quelques temps, je commençais à m'imprégner de la langue, et déconnectais en fait progressivement de tout autre chose, sans m'en rendre vraiment compte. Après quelque temps, et un jour que j'étais à la réception de la résidence pour les étudiants étrangers en quête difficile de renseignements (avec un niveau de chinois oral proche de zéro, et un niveau d'anglais totalement relatif) liés à la connexion internet dans le bâtiment, un étudiant espagnol, comprenant mon problème, entreprend de m'aider. Ceci en utilisant spontanément sa langue maternelle, sachant que je suis Français, et que donc, selon toute vraisemblance, j'ai étudié l'espagnol à l'école. Ce qui est d'ailleurs effectivement le cas, depuis ma 4ème et jusqu'au bac - et même, un peu en fac -. Certes, je n'ai jamais été un très bon élève en espagnol. Mais quand même, il m'en reste normalement quelques éléments de base. Sauf qu'à ma grande surprise, face à cet étudiant, j'ai soudain constaté une inaptitude totale à communiquer en espagnol. Pire que ça, une impossibilité absolue !! Même "oui" et "non", malgré mes efforts, étaient soudainement devenus impossibles à dégotter dans ma cervelle. Un sentiment incroyable, et même un peu paniquant, d'impuissance absolue. En fait, je crois que mon branchement cérébral progressif sur le chinois avait comme mis une barrière spontanée avec autre chose que ma langue maternelle. Mais c'était très bizarre et déstabilisant, en situation de communication, d'être soudain à ce point totalement perdu et démuni ! Il faut le vivre pour le croire. En tout cas, je pense très bien comprendre le trouble qui a affecté Angelo à ce moment-là.

Christophe 08/12/2014 14:42

Salut Samuel,

Comme tu le mentionnes, l'anglais est un plus, même si celui qui nous sert à communiquer n'est pas très académique, car ce n'est ni ma langue maternelle, ni celle de Caili. Auparavant, cela nous permettait de communiquer sans impliquer les enfants... Mais maintenant, même s'ils ne le parlent pas, ils le comprennent ! Même avec quatre idiomes distincts à la maison (en plus du chinois, du français, et de l'anglais, il y a aussi le dialecte de Caili), nous n'arrivons pas à en trouver un que les petits ne comprennent pas !

J'ai le même problème que toi vis-à-vis de la langue de Cervantès. Je parlais très bien l'espagnol au sortir de mes études. Mais je ne l'ai plus beaucoup utilisé professionnellement. J'étais parti quelques semaines en solitaire au Pérou il y a douze ans maintenant, et les automatismes étaient revenus assez rapidement, même si les premiers jours ont été laborieux.

Et puis je me suis expatrié. Il m'arrive de croiser des hispanophones en Chine. Et c'est toujours avec plaisir que je m'efforce de les aborder avec les quatre mots d'espagnol qu'il me reste... Mais je commence mes phrases en espagnol... Pour les finir en mandarin. Et, de lassitude, je laisse en général tomber rapidement, soit en continuant en putonghua (le peu que je maîtrise), soit en anglais !

Amitiés.
A bientôt.

Christophe.