Comme un miroir.

Publié le 14 Décembre 2014

Je suis patriote de la langue. Cela ne veut pas dire que j'aime embrasser goulûment mes partenaires compatriotes, mais que je ressens une passion émue pour la langue française, même je refuse de courir derrière un drapeau. Car l’idiome de Molière est d'une richesse qui ne cesse de m'esbaudir. Les deux premières phrases de ce billet en sont le parfait échantillon : comme je viens de le démontrer, l'expression néologique « patriote de la langue » peut se comprendre de bien des façons.

Comme un miroir.

Au rang des expressions, le français en compte des désuètes qui sont magnifiques. Il y en a une, usitée couramment par les paysans de mon enfance -à l'époque, on ne disait pas encore « agriculteur », ou alors il fallait être châtelain-, que les plus boutonneux d'entre vous n'auront jamais entendu. Il s'agit de « riper les galoches ». Certes, c'est suranné, « riper les galoches » ; mais c'est joli, tout en étant argotique ; et dans le roulement de R des paysans d'antan, on retrouvait des sonorités du terroir.

« Riper les galoches » veut dire s'échapper, se carapater. Dans « riper les galoches », il y a la notion de liberté, mais aussi celle, plus lâche, de fuite.

Un jour sur deux, je ripe mes galoches, et ce pour 40 minutes d'évasion, dans les deux sens du terme. Car voilà, à mon propre étonnement, je fais du jogging. Je suis sportif seulement de tempérament, favorise le défi à la sérénité, et ne suis pas du genre à choisir la facilité s'il faut se battre pour obtenir le résultat escompté. Aussi paradoxal que les deux termes puissent être, je suis humblement ambitieux.

Je m'efforce de m'intéresser ou me suis intéressé à plein de choses, mais le sport, jamais. Sur le principe, j'ai toujours été contre : je n'avais jamais compris, jusqu'ici, comment suer comme un animal -ou pire, un footballeur- en éprouvant des difficultés respiratoires et des douleurs musculaires intenses pouvait tant constituer un aboutissement qu'un plaisir. Et puis la notion de challenge, qui pourtant m'est chère, m'a toujours parue nébuleuse, sachant que l'effort ne se conclut que par des souffrances physiques, et aucun accomplissement. Qui plus est, tout ceci me paraissait, et me paraît encore, complètement dénué de sentiment. Faire des longueurs en piscine ou courir un sprint n'a jamais déclenché des larmes d'émotion, à la différence d'un livre exceptionnel ou la projection d'une toile intense. Autant il me paraît légitime d'être impressionné par Mozart, autant ça m'est plus difficilement envisageable vis-à-vis de Raymond Poulidor.

Ce rejet viscéral de l'effort physique était d'autant plus flagrant en moi que, d'une part, j'ai toujours été nul en sport, et ce depuis l'école ; et que, d'autre part, ceux qui généralement sont bons en sport sont hélas des gorilles décérébrés dont le chiffre du QI dépasse rarement celui de leur nombre de doigts. Il suffit d'entendre les râles vaguement articulés des footballeurs lors des interviews, de retour au vestiaire après un match, pour être tant estomaqué que convaincu de leur misérabilisme intellectuel : la pauvreté de leur discours monosyllabique est telle qu'on se demande si on parle la même langue, ou bien s'ils savent épeler leur nom sans faire de faute. Il n'y a que Cantona que j'aimais bien, même si je ne connais strictement rien de ses prouesses sportives et doute fortement d'avoir vu le moindre de ses matchs à la télé -il faut dire à mon corps défendant que je ne regarde plus la télé depuis 1996-. Ce qui me plaisait chez ce fringuant primate au sourcil unique, c'est que quand quelqu'un l'emmerdait, méthode Chuck Norris, il lui envoyait ses pieds dans la gueule. Les autres sportifs n'ont même pas cette brutalité sympathique, comment voulez-vous que je me souvienne d'eux ?

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Foncièrement, je n'ai pas trop changé d'avis sur tous ces points, mais suis devenu nuancé. C'est marrant, avec l'âge, c'est généralement l'inverse. Mais voilà, maintenant, je fais du jogging. Et, comme disait l'autre, mens sanas en corpore sano -restez c'est pas cochon-, je suis dorénavant membre de la grande famille des sportifs, certes à mon insignifiant petit niveau. Le pire constat de tous, c'est que j'aime ça, que j'en redemande, et que j'arrive, sans sourciller, à m'astreindre à une fréquence d'efforts au moins trois fois par semaine, car j'en ressens le besoin, et jouis, au solde de mon haletant footing, d'un sentiment de légèreté physique, mais aussi de plénitude psychologique. Je ne me sens pas plus fort, mais pour autant je me sens plus serein pour affronter l'adversité.

Tout a commencé cet été. Je sais, je radote, et en reviens toujours à cette piètre transition, que j'évoquais récemment et sommairement dans de précédents articles : j'ai souffert d'un petit moment de surmenage, conclusion de quelques années à vouloir réussir, me construire, me dépasser, à rehausser constamment mes ambitions, et à renouveler les challenges les uns après les autres, sans que les précédents ne soient encore aboutis, et surtout sans m'interroger sur mon endurance physique et psychologique.

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Ce besoin de construction, même s'il est instinctif chez moi, n'est pas le fruit d'une prétention quelconque, mais d'un désir de me prouver que je peux arriver à bâtir mes rêves, en travaillant. Je préfère le mentionner, car en France, les gens ont très vite fait de confondre les termes « ambition » et « prétention », fustigeant rapidement ceux qui sont prêts à se battre, au profit de la glande, dorénavant encensée. Sans surprise, ce sont généralement les mêmes zozos qui confondent tout aussi volontiers « solidarité » avec « assistanat ». Nombreux sont les français qui, dans mon incompréhension la plus totale, préfèrent râler pour gagner de l'argent, plutôt que bosser. Ils m’écœurent autant qu'ils me font pitié : c'est triste de ne pas se plaire dans son boulot, alors qu'on y passe accessoirement quarante ans de sa vie.

L'autre paramètre, et le plus essentiel, est purement sécuritaire. Si ce paramètre n'existait pas, honnêtement, je ne travaillerai pas autant. Je suis marié avec deux enfants en bas-âge ; nous vivons sans sécurité sociale, ni retraite, ni assedic, ni gratuité de l'éducation. Et je me dois d'opérer les choix les plus responsables qui soient pour assurer le bien-être des miens, leur sécurité, et leur avenir. J'ai 42 ans, je travaille depuis bientôt 20 ans. Même si j'ai un peu de patrimoine, il est bien insuffisant pour pouvoir me permettre de lever le pied professionnellement. En me projetant un peu dans l'avenir, si je mets le même temps à développer mon capital que je l'ai mis jusqu'ici, je n'aurais tout simplement jamais les moyens de prendre ma retraite, et devrais bosser jusqu'à ma mort. C'est donc une source d'inquiétude, car non seulement les sous doivent continuer de rentrer ; mais en plus il faut qu'ils rentrent plus vite !

De même, n'ayant aucune sécu ni aucune assurance chômage, si demain j'ai un gros problème de santé, je ne suis pas certain, d'une part, de pouvoir assumer financièrement un traitement sur le long terme, ni d'autre part d'avoir suffisamment d'épargne pour que ma famille puisse manger à sa faim. Car mon choix de vie implique que si je ne peux plus travailler, aucun subside ne me sera versé par quelle qu’administration que ce soit. Là aussi il y a un souci constant, qui m'impose d'essayer de développer mes investissements le plus vite possible afin que, s'il m'arrive un ennui de taille, Caili puisse bénéficier de rentrées d'argent régulières sans avoir à s'inquiéter de se nourrir à court terme. Les rachitiques revenus du capital que je touche sont pour cela encore bien insuffisants. C'est d'autant plus vrai que le gouvernement français m'en pompe un peu plus de 40 % en impôts, et que je ne bénéficie en retour d'aucun acquis social, même basique.

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Angelo et Louis ont à peine démarré la maternelle. Ils ont donc encore toute leur scolarité devant eux. Mes moyens ne me permettent clairement pas de les envoyer dans une école française ou internationale, dont les tarifs frisent le racket. Les frais d'inscription avoisinent à peu près les vingt-mille euros par an et par enfant. Donc je dois me rabattre sur les écoles chinoises. Mais même là, sachant que je suis blanc, on nous fait payer le prix fort. C'est dégueulasse, car ce surplus n'est ni plus ni moins qu'un bakchich. Mais c'est aussi un traitement de faveur, car si mes enfants n'étaient pas métis, bakchich ou pas, ils n'auraient pas été acceptés. La première année de maternelle pour les deux garçons nous a coûté, uniquement en frais d'inscription, pas loin de deux mille euros. Et il ne s'agit que de la maternelle, qui plus est publique et populaire : ce n'est pas Harvard. Il n'y a pas d'eau chaude, même quand il gèle à pierre fendre, comme en ce moment, et les salles de classe ne sont pas chauffées. Et combien va-t-on me demander pour le primaire ?.. Alors qu'il sera précaire.

Et ce n'est pas tout. Car en même temps que je dois me soucier de mes vieux jours, de l'avenir des miens si un écueil m'arrivait, que je dois assumer l'éducation des petits, et tout cela sans sécu, ni retraite, ni école gratuite, ni assedics, je dois aussi songer à l'avenir des parents de Caili.

A l'orée de la soixantaine, ils sont dans une forme physique à laquelle je n'ai jamais pu prétendre, même quand j'avais vingt ans. Et il y a de fortes chances que, comme la grand-mère de Caili, à bientôt quatre-vingt cinq ans, ils continuent de travailler. Ils sont l'archétype des paysans heureux du tiers-monde, tels qu'on les idéalise dans l'inconscient collectif occidental -pour autant je ne connais pas un occidental qui serait capable de vivre dans leur niveau d'inconfort, ou de subir la difficulté de leur travail-. Mais Caili et moi-même, soucieux de leur avenir, prenons les dispositions pour assurer le suivi de leur santé via les check-up nécessaires. Car, rengaine idoine, sans sécu, il faut d'autant plus être vigilant quant à son état de santé, et prévenir plutôt que d'avoir à guérir... Pour peu qu'on en ait les moyens. De même, financièrement, nous préférons dès à présent prévoir de quelle façons nous devrons les aider à subvenir à leurs besoins quand ils ne seront plus en âge de travailler. Ainsi c'est nous qui gérons au mieux leur épargne, car ils sont incapables de l'administrer autrement que via un bas de laine sous leur matelas.

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Ma situation n'est la faute de personne d'autre que moi-même. S'il y avait culpabilité, elle m'incomberait pleinement. Tout ceci n'est le fruit que d'une chose : mon choix de vie. Et ce choix de vie, malgré tous les risques qu'il génère, je ne l'échangerai contre rien au monde. Je ne me plains donc aucunement, et si j'en parle, c'est pour en venir à cette histoire de jogging.

Honnêteté intellectuelle oblige, je dois concéder malgré tout que je me sens contraint d'en faire état régulièrement lors de passages hexagonaux, tant je suis nauséeux d'entendre les français s'apitoyer sur leur situation ouatée, et gémir dans leur gras, ou d'en croiser qui ont l'indécence de me donner des leçons sur l'importance relative de l'argent, ou bien la gestion de mon stress. Je trouve que ceux-ci sont au mieux naïfs et au pire irresponsables. Je n'aime pas l'argent pour l'argent. Si ça avait été le cas, je serai déjà riche. J'aime l'argent pour la liberté qu'il procure, la liberté, pour moi, de tomber malade et de pouvoir me soigner sans que ma famille ne s'en trouve affamée ; la liberté, après 40 ans de travail, de pouvoir prendre une retraite autre que miséreuse ; la liberté, pour mes enfants, de bénéficier d'une qualité d'enseignement similaire à celle qu'ils auraient eu en France, avec les mêmes chances de réussite ; la liberté de pouvoir travailler sereinement sans avoir à m'inquiéter de mes beaux-parents quand ils ne seront plus en âge de trimer. En comparaison, et je ne vois pas en quoi j'aurai à rougir de ma sincérité, j'avoue relativiser quand des gens, en France, me disent qu'ils n'ont pas les moyens de partir en week-end. Et, bien pire, je fulmine, et dois pourtant me résigner, quand je fais face à l'incompréhension des abrutis qui ne voient dans mon attitude fonceuse et bosseuse qu'une insatiable rapacité à vouloir m'enrichir. Je n'ai pas envie d'être riche à millions. J'ai tout simplement envie que ma famille évolue dans une sécurité qui me paraît bien naturelle. Et il faut bien remettre les choses à leur place : ce n'est pas moi qui suis riche. Ce n'est pas moi qui peux avancer sereinement au quotidien sans m'inquiéter de ma santé, de ma retraite, de la fin de vieillesse de mes parents, ou de l'éducation de mes petits. Tout ceci, en l'état actuel de ma situation, m'apparaissent comme des luxes ultimes et inaccessibles, alors que pour un français, tout ceci est d'une telle normalité, que tous le considèrent comme un indiscutable dû. Ce sont les français qui sont riches. Et ils vont avoir, pour certains, l'indécence de m'envisager arriviste ou fortuné. Je ne le souhaite bien évidemment à personne, mais si on leur supprimait tous ces merveilleux avantages dont ils bénéficient avec le mépris d'un gosse de riche, je me demande s'ils persévéraient à envisager l'argent avec autant d'arrogance.

Si en plus de cela, on ajoute le fait que pour travailler dans les différentes entreprises que j'ai monté seul ou en partenariat, je n'ai pas touché de salaire, mais au contraire ai du payer des sommes rondelettes en investissement, sommes dont les montants peuvent tout à fait mettre en péril le bien-être familial, on peut comprendre que, cet été, mon niveau de stress ait frisé l'évaluation sur l'échelle de Richter.

Avoir la sombre bêtise de comparer ça a de l'avarice, serait comme de considérer qu'un employé est radin sous prétexte qu'il n'accepte pas de payer pour travailler.

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Encore une fois, je ne me plains pas. Je suis le plus heureux des hommes dans ce choix de vie, qui m'oblige quotidiennement à construire à nouveau. Si j'évoque ma situation, c'est tout d'abord par ras-le-bol d'entendre les complaintes à œillères de mes compatriotes restés au bercail, et aussi par refus des jugements de leur part. Mais c'est aussi parce que, nonobstant le fait que tout ceci est la conséquence d'une décision de ma part quant à l'existence que je veux mener, cela n'engendre pas moins de grandes inquiétudes pour l'avenir. Et, fruit de ces inquiétudes, et des incertitudes inhérentes à tous ces coûteux défis que je tente ou ai tenté de relever, tout d'un coup, en juillet, mon corps m'a rappelé à l'ordre : fatigue extrême, stress continu, rhume sur rhume alors que le thermomètre affichait des températures élevées, violences digestives à en pleurer à la moindre absorption, insomnies chroniques, surpoids atteignant l'obésité, et sentiment de ne jamais voir la situation s'améliorer, ni même d'avoir la possibilité, alors que c'est mon argent et mon travail, de garder le contrôle. En bref, j'étais à bout, et je me suis effondré.

J'ai immédiatement demandé conseil à ma sœur, spécialiste de la médecine chinoise, et qui m'a recommandé une de ses amis, praticienne. Je l'ai consultée, et après m'avoir écouté une heure, elle m'a dit « ta situation est très simple. Tu essayes depuis des années de te développer à l'extérieur de ton corps, et pendant tout ce temps, à l'intérieur, tout est en cours d'effondrement ». Pour l'anecdote, même si je suis d'un scepticisme qui confère à la zététique, il s'est passé quelque chose de fort surprenant durant cette consultation. Au-delà des importants conseils en diététique extrême orientale, ou bien en façon d'organiser le quotidien, cette thérapeute dispose d'un petit don, je pense un peu assimilable à nos rebouteux ruraux. Et elle exploite ce don d'autant mieux que le massage « énergétique » fait partie de sa prestation. Je mets « énergétique » entre guillemets, car être confronté à une appréciation ésotérique des choses, à un moment où je ne me sentais pas au mieux de ma forme, c'était un peu la goutte de trop. Quelques jours avant ma consultation chez cette praticienne, ma sœur, qui est réflexologue, m'avait fait un rapide pétrissage. Allongé sur sa table de massage, ma bedaine à l'air, elle avait été surprise de voir que ma ventripotente panse d'obèse confirmé, malgré que ce ne soit qu'une brioche de graisse, était dure comme de la pierre. Elle croyait que je le faisais exprès, gonflant le bidou, car évidemment, une montgolfière de saindoux comme celle qui m'arrondissait copieusement l'abdomen ne pouvait pas être faite de muscles ! Et quand, une semaine après, je suis allé consulter cette praticienne de ses amies, et qu'elle a commencé son massage, elle a fait face au même constat. J'ai toujours eu horreur des massages, et celui-ci n'a pas fait défaut à la règle. J'étais crevé, et souffrais en silence de cette torture malaxante. Et puis elle est arrivée au ventre, et étonnement, j'ai senti cette dureté se réduire à une boule, qui a commencé à se déplacer dans mon système digestif. A partir de là, le lecteur cartésien va se demander si je suis fou, ou idiot. Mais la masseuse a, avec ses mains, pourchassé la vilaine boule d'angoisse, qui donnait véritablement le sentiment de fuir dans les recoins de ma brioche. A un moment, elle à réussi à la saisir, et l'impression que j'ai eu, quand je l'ai vu retirer les mains de mon corps comme pour envoyer quelque chose vers le mur... C'est qu'elle avait réussi à l'extraire. Et tout aussi instantanément, j'ai senti qu'on me venait de me retirer un poids devenu insupportable des épaules, comme un intense et subit répit, mais aussi une forme d'accélération. J'ai fermé les yeux et me suis retenu pour ne pas pleurer. Mais je n'ai pu contrôler une larme perlant de chaque paupière : j'étais libre. Ma bedaine, de dure comme un parpaing, était devenue aussi molle que doit l'être n'importe quel gros ventre rembourré.

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A partir de là, je n'ai même pas eu à commencer un régime. De toutes façons, cela faisait quelques jours que je n'arrivais presque plus à rien avaler. La thérapeute m'avait prévenu que j'allais certainement beaucoup uriner durant les deux jours suivants, symptôme de l'élimination des toxines. Ça n'a pas été le cas, mais j'ai par contre transpiré comme un buffle. Et puis j'ai fais le ménage dans l'organisation des priorités dans ma vie, ai repris le contrôle de ce que je pouvais contrôler, ai éliminé le reste ; et très rapidement, j'ai eu besoin de dépenser de l'énergie. J'ai ressenti un excès de force en moi, j'ai eu envie de me défoncer physiquement. Il fallait que ça sorte Il faisait beau. Il faisait chaud. C'était l'été. La campagne tourangelle est si belle. Une aube, je me suis levé, je suis allé prendre mon café au merveilleux bistrot du village, je suis allé acheter un short et une paire de baskets à Décathlon, et je ne sais pas ce qu'il m'a pris, mais figurez-vous que je me suis mis à courir. C'est parti tout seul, un pied après l'autre. Et j'ai poussé un râle de soulagement face à l'effort : j'assouvissais un besoin primaire.

Dès le départ cela m'a fait du bien. Et dés le départ j'ai réalisé que c'est ma hargne qui allait être le moteur de mon endurance. Tout ce stress, toutes ces prises de tête, tout ce pognon investi en pure perte, j'y pensais avec virulence tout en galopant. Toute ces violences psychologiques, tous ces hurlements intérieurs, ces emprisonnements, je les ai transformé. J'ai commencé à briser mes chaînes ; cette énergie négative, je l'ai canalisé, l'ai métamorphosée en énergie positive, dont je me libère à chaque foulée, aussi peu endurant que je puisse être. Et après le jogging, tout ceci a disparu, au profit d'un bien-être fort et serein. Même si le stress se cumule à nouveau, il sera désintégré lors de la séance de jogging du lendemain. Et, pour moi, ça marche. J'ai commencé en juillet, nous sommes début décembre, et je n'ai pas arrêté de courir.

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Aux sportifs, je vais paraître risible, et avec raison. Car quand j'ai démarré, je ne courais guère plus de cinq à sept minutes. Je sais, c'est à mourir de rire. Quel désœuvrement quand je me faisais systématiquement dépasser par des gens dix ans plus âgés que moi, dix centimètres plus haut, dix kilos moins gros, et qui couraient pourtant dix fois plus vite. La tehon. Et malgré tout, au solde de ces laps si courts et si grotesques, j'étais exténué, retrouvais mon souffle avec grand mal, craignant de m'effondrer. Et puis j'ai réussi à courir dix minutes, puis à atteindre un quart d'heure, puis vingt minutes, puis une demie-heure, au fur et à mesure des semaines, conséquence d'un footing si possible quotidien. Et dorénavant, j'atteins quarante minutes. Ce n'est certainement pas un score honorable, mais je doute, même durant l'adolescence, d'avoir réussi à courir aussi longuement. Même au lycée, j'étais toujours, et de loin, le dernier en sport, sauf au rugby, où ma détermination d'avorton teigneux, et ma carrure de nabot large, façon paysan médiéval, m'avait permis d'accéder au poste respectable de talonneur honoraire. Je dois être honnête, je jouissais de cette bestialité à pousser dans le tas jusqu'à s'en casser le dos. Et dans la mêlée, il était bien rare que je ne réussisse pas à passer le ballon ovale à mes équipiers. Par contre, pour ce qui était de sprinter afin de marquer un essai, j'en étais bien incapable.

Jusqu'à la semaine d'or, je courais presque quotidiennement, disons cinq à six fois par semaine. Maintenant, les températures ont sensiblement baissé, il pleut très régulièrement, et je réussis tout de même à jogger trois fois par semaine. C'est la régularité et la constance qui m'importent, bien plus que la performance. Je pense que j'arriverai, en me forçant, à courir une heure. Mais l'objectif est de pouvoir courir à nouveau le lendemain sans en être dégoûté, aussi préfères-je privilégier une progression lente mais continue. Dès lors que j'arrive à courir une fois un peu plus longuement, je m'impose de ne plus jamais courir moins longtemps à partir du lendemain. Ce n'est pas toujours facile, mais jusqu'ici j'ai réussi à ne pas déroger à cette règle jupitérienne.

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Un mois après mon magique massage antistress, j'avais perdu sept kilos. Je n'ai pas poursuivi de régime au sens propre du terme, mais ai adapté mon alimentation pour qu'elle puisse correspondre à mon bien-être. J'ai commencé par éliminer tous les mets qui étaient la cause d'atroces souffrances digestives : plus aucun laitage, finies les fritures, limitation des féculents, très peu de crudités, disparition des sodas glacés dont je raffolais, et de toutes ces merveilles sucrées. Ensuite, j'ai redécouvert la faim, et le bien-être que constituait le sentiment de terminer un repas repu, mais pas lourd. J'ai donc divisé ma consommation de viande d'un facteur conséquent, et aide la digestion par le biais de boissons chaudes.

C'est ainsi que je continue de manger encore actuellement, et j'en suis au total à pas loin de treize kilos de perdus depuis cet été. Mentalement, je ne m'en sens que mieux. Et de toutes façons quand le stress est trop présent, je l'évacue par le jogging. C'est une façon de fuir, car quand il y a une situation angoissante, je m'évade dans la course à pied. Pour autant, c'est fini, je ne veux plus vivre dans un cumul de stress comme ça a été le cas ces dernières années. Toute cette inquiétude ne m'a pas fait gagner plus d'argent, mais au contraire m'en a coûté, m'éloignant d'autant de la sécurité pour l'instant encore inaccessible. J'accepte le stress, dès lors que je peux contrôler la situation. Sinon je me refuse à travailler avec ceux qui en sont la cause. Et là aussi, jusqu'ici, ça marche plutôt bien. Je ne ressens même plus la frustration, puisque ce sont les gens concernés qui se retrouvent avec les problèmes. L'inquiétude, elle m'est nécessaire. Je ne sais pas et ne souhaite pas vivre sans. C'est un moteur, mais le mien s'était un peu emballé dans les tours, et j'ai serré le frein à main un grand coup. Maintenant, je gère la vitesse au gré de la route.

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Pour ce qui est de dissoudre le stress, ces joggings sont une indéniable réussite. Car qui plus est, en Chine, on subit régulièrement l'arrogance et les arnaques. Ce sont hélas, des caractéristiques chinoises, et on se doit de les accepter, car elles sont là, dans les mentalités. Alors on compose avec, même si ce n'est pas tous les jours évident. Caili y est en fait bien plus confrontée que moi. Elle est locale, mais déteste autant que moi ces attitudes propres à ses compatriotes. Néanmoins, je lui abandonne ces problèmes, me réfugiant derrière le prétexte pas toujours très fondé qu'elle est chinoise et que c'est donc plus facile pour elle à gérer.

Il nous est arrivé deux anecdotes récemment à ce sujet. Ce n'est pas très grave, et j'ai pris la décision depuis cet été de ne plus monter sur mes grands chevaux pour des comportement si misérables, même si cela me démange autant qu'une brûlure au troisième degré, ou un membre qu'on m'aurait ôté. Pour chasser ces tracas, je coure. Sinon, si on doit se battre systématiquement pour tout, en Chine, on passerait sa vie à ça, avec un stress crescendo, et un tempo de gueulante constant. Tout le monde n'est pas beau, tout le monde n'est pas gentil ; mais je laisse la misère intellectuelle aux misérables, et ne vois plus seulement la dignité de ne pas m'être fais avoir, mais le temps que je passe par ailleurs à me concentrer à des choses plus intéressantes, comme par exemple réussir à voir la filmographie complète de Buster Keaton. A ma connaissance il a fait 87 films, il y a du boulot.

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La première anecdote s'est brièvement étalée le temps d'un jogging. C'est dire si c'est futile. Un matin, avant de partir courir, j'indique à Caili que je n'ai pas pu prendre de douche, tant l'eau était glacée. Je ne sais pas faire fonctionner le chauffe-eau. Caili a bien tenté de m'expliquer à plusieurs reprises. Mais mon peu d'intérêt pour la chose ne m'a pas permis de me souvenir de la bien impénétrable complexité de l'écran digital avec ses pourtant trois seuls boutons. Aussi, ce matin-là, est-elle allée vérifier le bidule électro-hydraulique. Fort de sa perplexité, elle a passé un coup de fil à l'installateur. J'ai compris que le ton montait, sans chercher à en savoir plus. Et puis je suis allé jogger à mes occupations, fuyant le problème avec ma couardise habituelle.

Au retour, alors que j'étais encore transpirant et essoufflé, Caili me confirmera qu'il y avait à nouveau de l'eau chaude, et qu'il s'agissait juste d'une mauvais manipulation. « Ah bon, super. L'installateur est venu pour constater ça ? » demandais-je dans un sourire. Elle me répondra par la négative, m'expliquant que celui-ci était en fait un arnaqueur. Face à ma moue dubitative, je lui ai demandé de me raconter cela. J'étais surpris sans l'être. Certes, le bonhomme était passé à plusieurs reprises à l'appartement pour régler de menus soucis avec le chauffe-eau, qu'il avait toujours résolu avec célérité, venant parfois très tôt le matin, et d'autres fois très tard le soir. Pour autant, il est chinois, et de facto, il peut être enclin à entuber son prochain avec un automatisme consensuel. Cela fait juste partie de us, ici. On compose avec cette gruge multilatérale, qui fait feu de toute part, sans jamais vraiment s'y faire. Parfois, on passe au travers de ce feu croisé. D'autres fois, on en est l'innocente victime, et on culpabilise d'avoir pour une fois baissé sa garde, ou voulu faire confiance. Tantôt, par lassitude, on s'y soumet. Et épisodiquement, on fait un point d'honneur à se battre. Ce sens de l'arnaque est développé à un tel point ici qu'il pourrait être érigé en sport national. Et j'en viens parfois à excuser la capacité gueularde de certains chinois, ou bien l'arrogance d'autres, car c'est, je trouve, un refuge contre ces brimades, et dans tous les cas une façon de se prémunir en partie du stress qu'elles peuvent générer. J'ai été comme les premiers, montant dans les tours aussi vite qu'une Formule un, et pense que j'ai progressé, même si ça repart vite. Je doute d'avoir jamais été comme les seconds, à part peut-être un peu dans le travail : faire preuve d'un peu de mauvaise foi est souvent nécessaire quand on entreprend, car on se bat contre tous et il n'y a personne pour reconnaître la valeur du travail accompli. A trop douter de soi, on ne peut avancer dans l'entrepreneuriat.

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Quand j'étais parti une heure plus tôt, Caili s'engueulait au téléphone avec l'installateur. Quand, il y a peut-être un an maintenant, Caili avait du faire remplacer le boîtier électrique du chauffe-eau, elle avait consulté, via Baidu -l'équivalent chinois de Google-, la liste des prestataires. Elle s'était directement arrêtée sur le site internet du concessionnaire à Suzhou de Huang Ming, la marque la plus réputée en Chine dans ce domaine. De toutes façons c'est notre proprio qui paye, et sans chercher à s'équiper d'un matériel électrique de luxe, il va de soi, en Chine, qu'il ne faut pas s'approvisionner en premiers prix, au risque sinon de faire flamber l'appartement. Ce n'est pas moi qui suis atteins d'une névrose électroménagère, mais les chinois qui le disent : eux-mêmes n'achètent pas les produits les moins chers, car ils savent que les articles concernés risquent de se casser à la première utilisation.

Huang Ming étant réputé de confiance, Caili avait passé un coup de fil au numéro indiqué, sur leur site internet, pour atteindre le représentant de Suzhou, et était directement tombée sur l'installateur qui nous a changé le boîtier défectueux. Il y a eu quelques problèmes dans les semaines qui ont suivi la mise en place de l'appareil ; et à chaque fois, il était revenu sans poser de questions, sourire aux lèvres, pour faire les ajustements nécessaires. Et depuis, ça fonctionnait du tonnerre.

Comme un miroir.

En faisant l'acquisition d'un nouveau téléphone portable à l'occasion de son récent anniversaire, Caili a perdu une partie de son carnet d'adresses. Et donc il lui a fallu, ce matin-là, retrouver le numéro de l'installateur. Pour cela, elle a recherché le site via Baidu. Et elle s'est rendue compte, un peu dubitative, que le site de notre bonhomme, ressemblait plus à une copie du site original de Huang Ming, qu'à celui d'un de ses représentants officiels. Nonobstant cette dubitativité, elle a appelé le numéro inscrit, et est tombé sur notre installateur. Elle lui a expliqué notre problème, à savoir l'absence d'eau chaude, lui intimant de venir. Ce à quoi il lui a répondu qu'il était trop occupé, mais qu'il essayerait de passer le soir-même. Avec deux enfants en bas-âge, il n'est pas aisé de rester sans eau chaude. Et puis quand un chinois dit qu'il passera le soir, c'est souvent une façon de dire qu'il passera plutôt le lendemain. Caili, qui est la plus merveilleuse des gueulardes (**), a rebondi sur l'étrangeté du site internet, disant au gars qu'elle avait trouvé cela un peu bizarre, et qu'en conséquence, elle souhaitait passer à son bureau pour vérifier l'authenticité de l'entreprise. Et immédiatement, comme pris la main dans le sac, l'installateur a raccroché ! Ne se démontant pas, Caili a rappelé, et est tombé sur un collègue du gars, lui disant que celui-ci « était parti ». Stupéfaite par un mensonge d'une telle arrogance, Caili a vérifié sur internet, se rendant compte que la véritable société Huang Ming avait un centre d'appel à Pékin ou toute autre grande ville, et qu'il n'y avait pas de numéro de portable pour appeler un quidam pile-poil dans notre ville, à Suzhou. Elle a contacté ce centre d'appels, où une jeune fille lui a benoîtement expliqué qu'elle était, comme de nombreux autres clients, tombée dans le panneau. Semble-t-il, de nombreux installateurs, pour avoir plus de chance de trouver des clients, se revendiquent comme étant des représentants officiels de cette grande marque qu'est Huang Ming, alors que ce sont juste des bricolos lambda. Le nôtre, après vérification, ne dispose pas d'un grand bureau moderne, mais travaille avec un autre bonhomme, depuis leurs téléphones portables, à partir d'un garage miséreux, non-chauffés, et repeint à la chaux. Cela ne veut pas dire qu'ils sont mauvais dans leur domaine ; mais pour autant, il y aurait tromperie.

Comme un miroir.

Quand Caili a fini de me raconter tout cela -elle s'en voulait presque de s'être faite avoir-, je lui ai dis que ce n'était peut-être pas la peine d'appeler la police : même si le gars nous avait menti, nous n'avons jamais été mécontent de sa prestation. Mais c'était trop tard : pendant que je courais, elle avait appelé les condés, et deux flics en uniforme étaient même venu chez nous, pour écouter son histoire, et surtout passer le temps, voire peut-être, aussi, par curiosité. En substance, ils ont répondu à Caili que ces arnaques étaient tellement répandues qu'elles en étaient normales... Et qu'ils ne courraient pas après le gars pour si peu. Caili, qui a trop fréquenté un laowai, leur a demandé « oui, mais est-ce que c'est légal ? ». Et les deux flics lui ont tout de même répondu « la question n'est pas là », sous-entendant que certaines pratiques, pour peu qu'elles soient consensuelles, avaient valeur de loi, alors qu'elles sont parfaitement illégales. Rassurez-vous, c'est vrai dans n'importe quelle culture, même en France, même si c'est plus prononcé dans l'Empire du Milieu.

Vous voulez un exemple français ?

Nos enfants sont comme tous les enfants : ils sont attirés par les animaux, avec une préférence pour les chats. Caili a une peur bleue des chiens, et je me demande si elle n'a pas, plus ou moins inconsciemment, communiqué cette névrose à Angelo et Louis.

Or la loi en France impose qu'on sorte les clebs avec une muselière, par principe de précaution. C'est la loi. Elle ne se discute pas, elle s'applique, sans autre forme de considération. Pour autant, combien de propriétaires de chien passent outre, estimant que c'est une entrave au bien-être de l'animal, à sa liberté, et se réfugient toujours derrière le même discours, à savoir que de toutes façons, leur toutou est inoffensif ? Peut-être que la plupart d'entre eux ont raison. Mais pour autant, on lit régulièrement dans les journaux de terribles faits divers au solde desquels des bébés se retrouvent le visage arraché par des molosses. Et ces bébés deviendront des enfants, puis des ados, puis des adultes qui, toute leur vie, devront souffrir d'un visage détruit. Et malgré ce risque, quand je me promène dans les rues de France, je suis stupéfait du nombre de personnes qui, en toute impunité, avec la nonchalance d'un gosse ayant trouvé le flingue de son père, promènent leur chien sans muselière.

Comme un miroir.

J'ai manqué de me prendre la tête avec le maître d'un magnifique labrador il y a deux ou trois ans, aux abords des marais poitevins. J'étais avec Caili et Angelo -encore bébé-, à l'orée d'un village, au bord des marais, gorgés de touristes. Caili ayant peur des chiens, quand elle a vu le gigantesque labrador arriver à proximité, elle a pris peur, plus pour son fils que pour elle. Angelo, sans crainte, s'est approché du toutou. Mon fils est parfois violent ;et si quelqu'un ne lui plaît pas, il ne se pose pas de question : du haut de sa carrure de bébé, il le cogne.

Quand je l'ai vu s'approcher du clébard, j'ai moi-même pris peur. Le chien était taciturne, et perplexe. Il donnait l'impression de pouvoir passer son chemin sur l'instant, ou bien de mordre le gosse, décision qu'il allait prendre en fonction de l'attitude qu'allait prendre un bébé qui pouvait à peine marcher. Idem pour Angelo, qui s'était positionné dans une démarche de confrontation, si la situation l'exigeait. Et le maître du labrador, derrière, faisait des moulinets sifflotants et placides avec la laisse qu'il avait détachée sans sourciller. J'ai crié « Fiston, reviens tout de suite ! », l'index pointé vers le sol, les sourcils courroucés. Il s'est retourné vers moi, et après un regard de défiance vis-à-vis du chien, a finalement obtempéré.

En gros beauf idéaliste qui s'imaginait très certainement libertaire, le proprio du clébard a osé me dire, avec un sourire narquois, « ne vous inquiétez pas, il n'est pas dangereux ». Quelle arrogance ! Je doute que personne puisse avoir la prétention de dire qu'il peut maîtriser un être humain... Alors à plus forte raison, comment peut-on affirmer qu'on peut garder le contrôle d'un animal. Mais celui-ci, plus fort que tous ses congénères, se targuait de connaître suffisamment une bête, potentiellement féroce, pour la maîtriser !

Même si depuis l'enfance j'ai été habitué à la présence des animaux, car il y en a toujours eu dans ma famille, je n'ai pas d'empathie spécifique avec eux. C'est plus fort que moi : je préfère les gens. Les animaux, dénués de conscience, ne m'apportent rien : je ne peux jouer aux échecs avec aucun d'entre eux. Et j'en suis, jusqu'ici en tous cas, arrivé à la conclusion que ceux qui aiment tant les animaux, sont des gens qui doivent être victimes d'inaboutissements avec les autres hommes. Certains m'ont dit que les animaux leur apportaient plus de tendresse que les gens... Dieu que leur vie privée doit être triste...

Enfin bref, en entendant autant de stupidité, je n'ai pas pu m’empêcher de faire monter le compte-tour. « Mon enfant ne risque rien ? Ouais : c'est ce que disent les maîtres des chiens qui, tous les ans, bouffent le visage des bébés ! Je vous prie de m'excuser si je me soucie plus du visage de mon gamin que de la gueule de votre corniaud. ». Un silence exprime parfois bien des choses. Je pense que le mec ne s'attendait pas à mon discours, pas très « politiquement correct » (***). En conséquence, il a préféré fuir, avec son toutou, qui s'est avéré bien gentil.

Dans tous les cas, il promenait son chien au mépris des règles, mais ce n'était pas par esprit rebelle : c'est tout simplement une pratique consensuelle en France. Juste ce petit exemple, et il y en aurait quantité d'autres, pour vous prouver que la pratique parfois, a valeur de loi... Qu'elle soit légale ou non. Car en France, un pékin qui promène son chien avec une muselière passera pour un barbare.

Comme un miroir.

Mon deuxième exemple d'arnaque récente est lié à l'éducation d'Angelo et Louis. Donc fatalement je le vis avec moins de désinvolture que les problèmes de chauffe-eau ou de toutous du Poitou.

C'était il y a une quinzaine de jours. Un matin, alors que je dépose Angelo à l'école maternelle avant d'aller courir, son institutrice me prend à partie en me disant « demande à ta femme de venir récupérer le petit. Il faut qu'on lui parle ». Généralement, et cette occasion n'y a pas fait défaut, j'accepte, partant d'une part du principe que je ne vais pas comprendre ce qu'on va me demander en mandarin, même si c'est là le meilleur moyen de ne pas progresser, voire de régresser -je me rends compte, avec honte, que c'est le cas ces dernières années-. D'autre part, cela me permet de ne pas avoir à gérer un tas de petites pertes de temps ennuyeuses, que je préfère lâchement refiler à ma tendre moitié. De retour à la maison, j'ai indiqué à Caili que Fanlaoshi - « professeur Fan »-, l'institutrice d'Angelo, la demandait. Alors elle est allée chercher Angelo à l'école à ma place.

Caili est rentrée à l'appartement avec Angelo toute tourneboulée. Moi, j'étais en plein boulot, et n'ai noté qu'un vague mal-être. Je n'ai pas cherché à comprendre, continuant d'assumer mon travail au mieux. Et puis c'est elle qui finalement est venue vers moi, souriante, pour dédramatiser, même si je la sentais tendue et mal à l'aise.

Nous avons payé fort cher la présence des enfants à l'école maternelle. Entendons-nous bien : il s'agit de l'école maternelle, avec ses découpages, ses coloriages, bref, des activités d'éveil que, sans prétendre à une quelconque expertise, mais en libérant du temps, nous pourrions mener auprès d'Angelo. Dieu merci, il y a des professionnels dans le domaine, mais il ne s'agit pas non plus de la fission de l'atome. Et pour des enfants aussi jeunes, avec beaucoup de travail et de motivation, les parents peuvent y répondre... Au détriment, certes, de leur travail.

Les écoles sont prioritairement destinées aux enfants dont la famille dispose d'un Hukou -permis de résidence, héritage du communisme- établi à Suzhou. Or Caili n'est pas de Suzhou, mais de Jiangyan. Son Hukou y a été établi. Donc nos enfants, même s'ils sont nés à Suzhou, ne peuvent bénéficier de l'école locale que s'il reste de la place une fois que tous les enfants de Suzhou ont été inscrits.

Comme un miroir.

Comme nos enfants sont métis, et que cela est bien vu ici, nous avons obtenu un traitement de faveur... Contre un bakchich. Nous avions payé à peu près, en plus des frais d'inscription légaux, un surplus de 3000 renminbi par semestre pour Louis, qui auraient du être gratuits si Caili était née à Suzhou, ainsi que 3000 renminbi de plus, pour l'inscrire. Et encore une fois, ces derniers frais d'inscription, nous pouvons nous estimer heureux de les avoir payés. Si notre fils avait été chinois, on lui aurait tout simplement refusé l'accès de l'école, faute de place. Mais évidemment, même si je n'ai rien pour le prouver, il y a fort à parier que ces 3000 renminbi en plus – à partir de maintenant, j'écrirai « kuai » qui est plus simple, et qui veut dire la même chose-, aient fini en dessous de table entre la direction et les instits. Ce type de corruption, assimilable à de l'arnaque, et là aussi consensuelle. Et une partie de la structure de la société chinoise repose sur ce principe.

Mais le fait est que, du fait de son trop jeune âge, Louis pleure tout le temps quand on l'amène à l'école. A deux ans et demi, ses rares passages ne génèrent que des larmes. Aussi, depuis octobre, nous ne l'y envoyons plus. Pour autant, nous avions payé pour deux semestres. Et la semaine dernière, Caili est allé voir la directrice de la maternelle pour lui demander « pouvez-vous garder une place pour Louis l'an prochain à l'école, mais nous rembourser le deuxième semestre de cette année, sachant qu'il n'y participera pas, et qu'il a même très peu participé au premier ? ». Et la principale d'accepter, sans aucun problème. Nous venions d'économiser 3000 kuais, dépensés fondamentalement pour rien.

Comme un miroir.

Et c'est quelques semaines plus tard qu'on a sommé Caili, par mon biais, d'aller à l'école pour récupérer Angelo. Et là, l'institutrice d'Angelo a dit à Caili, directement « comme vous repassez en France pour Noël, la directrice serait heureuse que vous lui rameniez un Chanel numéro 5, en 50 ml ». Caili, placide, a acquiescé, mais ai rentré toute bouleversée. Quand elle m'en a parlé, et d'après elle, la façon dont cela lui avait été demandé impliquait qu'il s'agissait-là d'un cadeau à l'attention de la directrice. J'ai rapidement vérifié le prix sur internet, et il y en a tout de même pour presque 90 euros. Je n'offre même pas ces parfums-là à ma femme, qui ne me le demande pas, par peur de dépenses trop somptuaires. Je ne vois pas pourquoi je les offrirais à une vieille rombière, parfaite inconnue, sous prétexte qu'elle a accepté mes gosses pour la propre notoriété de son établissement, et en contrepartie d'un dessous de table dont elle a du, elle-même, bénéficier franchement. Quand Caili m'en a parlé, ça m'a foutu hors de moi. La première idée qui m'est venue en tête, c'est d'aller foutre le feu à la maternelle, après que les enfants l'aient quittée (****).

Nous en avons discuté, et rediscuté, et rerediscuté avec Caili. Et à chaque discussion, ça m'a mis hors de moi. Si nous ne lui offrons pas son parfum à 90 euros, le risque est qu'elle refuse de nous rembourser, même si elle l'a promis, les 3000 kuais du second semestre pour Louis. Bref, nous y serions de notre poche, et nous n'avons aucun moyen de pression, ni de preuve : c'est elle qui a l'argent, et on n'obtient pas de reçu en retour d'un dessous de table. Caili était dans un état tel qu'elle en a mal dormi pendant plusieurs nuits. D'un coup, elle a compris pourquoi, du fait des petits soucis liés à l'entrepreneuriat, je ne dormais que quelques heures par nuit. En comparaison, le problème du Chanel de la pute de directrice me paraissait bien démesuré : les montants et les enjeux ne sont pas les mêmes qu'au sein de l'entreprise.

Caili en a parlé à ses amis. Tous lui disent que cette demande de bakchich est d'une goujaterie intense. Et certains lui disent que, pour le bien-être de nos enfants à la maternelle, elle devrait offrir le parfum sans s'interroger. D'autres lui disent qu'elle n'a pas à accepter, quelles que soient les conséquences. Moi j'ai proposé à Caili de la jouer différemment, en allant revoir l'institutrice d'Angelo, et de lui dire « on a vérifié sur internet le prix en France du parfum, il y en a pour 90 euros. Si la directrice peut me confirmer que le tarif lui convient, on lui avancera la somme et elle nous remboursera quand nous rentrerons en Chine ». Caili m'a répondu que c'était extrêmement mal poli, que ça ne se faisait pas du tout, et qu'on ne pouvait faire preuve d'une telle cuistrerie. J'en ai été abasourdi, elle qui me pérorait pourtant que la demande de la directrice était d'une grossièreté et d'une prétention toute aussi extrême. Et, comme les chinois aiment me le répéter pour m'évincer instantanément de toutes conversations, et refuser mon point de vue, Caili a conclu par « Christophe, tu n'es pas chinois, tu ne peux pas comprendre ». Cette réflexion facile systématique m'est intolérable, et j'ai commencé à hurler. Est-ce qu'être chinois veut dire accepter ce qui est injuste, comme de se faire extorquer des cadeaux luxueux pour obtenir des faveurs pour lesquelles on a déjà payé, et cher ? Comment voulez-vous aimer, ou même ne serait-ce que respecter, un peuple qui part de ce type de principes ? Et qu'on ne me bassine pas avec le racisme, où je ne sais quelle préoccupation absconse de cet acabit qui n'intéresse que les français qui croient dur comme fer que leurs idéaux à la con sont universels... Qui plus est ce serait inversé les rôles, car c'est le blanc qu'on cherche à plumer.

Alors pour oublier ces odieuses mesquineries, j'ai d'autant moins le choix : je coure.

Comme un miroir.

(*) c'est bien présomptueux, et j'en suis incapable. On soupçonne Max Linder d'avoir été l'auteur d'un peu plus de 200 films, peut-être 220. Et hélas ne nous ont été transmis qu'un peu plus d'une centaine d'entre eux, dont même l'autorité en la matière, à savoir Maud Linder, la fille de Max, n'est pas entièrement certaine de l'ordre. J'ai eu le plus merveilleux des honneurs dont un amateur de Max Linder puisse bénéficier : à l'été dernier, Maud Linder a eu l'immense générosité de me recevoir chez elle, afin de me dédicacer les deux fantastiques livres qu'elle a écrit sur son enfance et la vie de son papa. Durant la conversation, j'ai pu la mitrailler de questions. Et l'une d'entre elles était « combien au total Max Linder a-t-il fait de films ? ». Je m'attendais à une réponse précise de la part de cette experte chevronnée. Et avec un grand sourire complice, elle m'a tout simplement dit de sa voix douce « Monsieur, croyez-bien que j'en suis désolée... Mais moi-même je ne sais pas ! ». A l'ère du muet, la conservation des œuvres cinématographiques n'était pas encore à l'ordre du jour. Max Linder, superstar internationale en son temps, comme l'est actuellement Johnny Depp ou Leonardo DiCaprio a, au fur et à mesure des années, sombré dans l'oubli consensuel... Et ses films, hélas, avec...

(**) y a des fois où je me dis que je l'aime rien que pour ça, même si au quotidien, ça m'est insupportable : il faut que je gueule plus fort qu'elle.

(***) Beurk.

(****) pour les cons, je préfère le préciser.

PS : pour mieux comprendre ma relation au sport quand j'étais jeune, je vous invite à visionner "the college" de Buster Keaton :

Rédigé par Christophe Pavillon

Publié dans #la culture entre 2 chaises.

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Commenter cet article

MAMIE 18/12/2014 03:57

Comme quoi les distances entre pays engendrent entre les uns et les autres, des silences et un manque de communication. J'ai lu cet article avec attention, émotion. Profiter d'une halte, d'une escale en famille pour parler, échanger des idées, se confier. C'est ainsi "le partage".

Excellent article = réflexion et qualités humaines qui touchent le coeur...

Christophe Pavillon 19/12/2014 06:41

Heureux que cela t'ait plu...