Le spectre de Fantômas.

Publié le 13 Janvier 2015

L'été du cinéma, première partie.

Le spectre de Fantômas.

L'été dernier a vraiment été pour moi l'été du cinéma. Certes, pour un cinéphage taré comme moi, tous les étés sont ceux du cinéma. Les hivers aussi. Ces quarante-deux dernières années ont été, pour moi, les années du cinéma. Mais l'été dernier a constitué, peut-être pas un aboutissement, mais une étape dans ma cinéphilie chronique. Car l'été passé, je me suis extirpé de l'écran, j'ai quitté la salle de projection, mes rêves attenants, et je suis allé visiter des hauts lieux et rencontrer des gens, qui tous sont partie intégrante de la merveilleuse, mais encore brève, histoire du septième art.

Le spectre de Fantômas.

Rien n'arrive pas hasard. Et si c'est aussi à ce moment-là qu'un petit climax de surmenage est survenu, entre toutes ces rencontres et ces visites, et que c'est cet été-là qu'il m'a fallu recadrer certains de mes choix, le cinéma n'y est peut-être pas étranger. Il fait partie de mon impératif, de mon incompressible. Parfois, avec une jalousie perceptible, même si elle s'en défend, Caili me demande « qu'est-ce qui est le plus important pour toi : ta famille ou le cinéma ? », je lui réponds que j'ai besoin des deux. Évidemment, ma famille passera toujours avant, mais me demander lequel des deux est le plus important revient à me demander si je préfère me passer d'eau ou d'air.

Au préalable de toutes ces rencontres que je vais vous conter, j'étais écrasé par le doute. Or, ces contacts m'ont amené vers la plus merveilleuse des conclusions : le cinéma m'irrigue, plus que jamais, et à jamais. Les films, les réalisateurs, les courants, les époques, les acteurs, je les connaissais et les connais à travers mes projections solitaires, et aussi ma bibliothèque qui, au fur et à mesure des ans, a pu s'étoffer d'ouvrages cinéphiles tous plus passionnants les uns que les autres, et dont certains constituent des raretés jalousés par les collectionneurs -cercle fermée, dont, humblement, je commence à faire partie, certes à une ridicule échelle-.

Ne vivant cette passion que dans l'intimité pudique des salles obscures, je me disais que, en approchant des individus qui sont acteurs de l'histoire du cinoche, j'en ressortirais avec un désenchantement et une frustration totale de m'être complètement mépris quant à ma passion. Et bien évidemment, j'avais tort : cela n'a fait que renforcer mon amour pour le celluloïd, du nitrate au numérique. Et c'est allé au-delà de mes espérances les plus folles, car cela m'a ouvert tout un champ de perspectives nouvelles. En effet, à une échelle très modeste, la plus modeste qui soit, on m'a offert la possibilité d'apporter moi aussi une petite pierre -un caillou- à l'édifice de la promotion du cinéma, et ce, en Chine, mais en passant par la France. Laissez-moi vous raconter tout cela par le menu.

 

Le spectre de Fantômas.

20 juin 2014 :

Vous connaissez tous Fantômas, et son masque glabre grisé impassible, parfait contraste avec les simagrées hurlantes de Juve, interprété par Louis de Funès. Jean Marais n'est pas le premier interprète de Fantômas, mais au contraire un des plus récents. L'inventeur du rôle est un comédien français du nom de René Navarre. Et cela remonte à un siècle.

J'éprouve une fascination ouatée pour le cinéma muet, attraction assimilable à une addiction. C'en est à un point que quand Caili me voit regarder un film récent, elle s'écrit avec ironie « Ça alors ! Tu regardes un film en couleurs et avec des gens qui parlent ! ».

Peut-être l'ignorez-vous, mais au tout début de l'histoire du cinéma, ce n'est pas le cinéma américain qui brillait, mais les cinémas français et anglais. Il a fallu la première guerre mondiale pour changer la donne. Pendant que nous combattions en Europe, Hollywood naissait, et une industrie ambitieuse commençait à se développer outre-Atlantique -auparavant, durant les premières années du cinéma, les productions avaient démarré sur la côte Est-.

Mais avant cela, trois sociétés régnaient en France, et vous en connaissez deux sur les trois. La première a pour emblème un coq, et son fondateur est Charles Pathé. La deuxième a pour logo une marguerite, et a été fondée par Léon Gaumont. La troisième, disparue depuis cent ans, est la Star Films, marque de Georges Méliès -il n'avait jamais fondé de société-.

Chez Gaumont, avant la Grande Guerre, il y avait quelques réalisateurs sous contrat, dont notamment Louis Feuillade. Il est le premier metteur en scène a avoir adapté, chez Gaumont justement, les aventures du tristement célèbre maître du crime, Fantômas -il a fait quantité d'autres choses, dont certaines me paraissent, mais c'est subjectif, bien plus intéressantes-. Il a dirigé au total cinq films de Fantômas, entre 1913 et 1914. La production des épisodes suivants a été stoppée par la guerre. Mais ces Fantômas sont restés dans la mémoire collective, et on peut d'ailleurs les redécouvrir actuellement en DVD. Je les ai bien évidemment vu, et pour certains, revus. Je trouve personnellement les histoires un peu trop cousues de fil blanc pour s'avérer crédibles, même s'il faut replacer ces métrages dans leur époque. Par contre, je reste très impressionné par la performance sans concession de René Navarre, l'acteur qui joue Fantômas. René Navarre, c'était pour moi un des grands comédiens du cinéma français naissant, et une de ses personnalités les plus importantes.  Qui plus est, il était une vedette en son temps.

Le spectre de Fantômas.

Au printemps, un peu par hasard, j'ai appris que René Navarre avait fini sa vie en Touraine, d'où je suis originaire. En vérifiant plus précisément où il a vécu, j'ai découvert, via sa page Wikipedia, qu'il était enterré à Azay-sur-Cher. Or Azay-sur-Cher, c'est à une dizaine de kilomètres de chez mes parents ! Dès lors, je m'étais dis qu'à l'occasion du prochain passage en France, l'été dernier donc, je pourrais aller me recueillir sur sa tombe.

Aussi, deux jours après notre arrivée, alors qu'il faisait une chaleur caniculaire, j'ai proposé à Caili de m'accompagner, avec les enfants, jusqu'à Azay-sur-Cher. Le village est idoine à tous les petits villages de ma région. Il est donc très beau, très calme, s'étalant autour d'une petite église ancienne. Le cimetière est un peu à l'extérieur du centre-bourg car, eu égard à la surface intra-muros, on ne peut décemment parler de centre-ville. Nous avons trouvé l'endroit assez facilement, et j'ai garé la voiture sur le grand parking déserté.

Les enfants sont bien trop petits pour qu'on les confronte à la mort, ou aux interrogations qu'elle suscite. Et eu égard à la capacité superstitieuse de Caili, je doute qu'elle-même ait vraiment souhaité pénétrer l'endroit. Aussi a-t-elle gardé les petits sur le parking, à l'ombre, car il faisait très chaud. Et moi, pendant ce temps, je rentrais dans le cimetière, à la recherche de la tombe de René Navarre.

Le spectre de Fantômas.

Après avoir passé le portillon rouillé, je tombe sur un vieux paysan au pantalon large, la casquette vissée sur le chef. J'ai cru que c'était le gardien, et lui ai directement demandé s'il savait où se trouvait la tombe du comédien. Il m'a répondu qu'il l'ignorait, venant ici fleurir le caveau de sa sœur. Je lui ai brièvement expliqué qui était René Navarre, et qu'il avait été l'inventeur du rôle de Fantômas. Se grattant le crane, il s'est plongé dans une intense réflexion, et m'a finalement dit que ça lui rappelait en effet vaguement quelque chose. Il n'avait pas connu la famille Navarre directement -René Navarre est décédé en 1968-. Mais il effectuait des petits travaux chez une vieille dame du village, âgée de respectables 94 ans, et qui lui en avait parlé... Au-delà de cela, il ne savait même pas s'il était enterré ici.

Une grosse dame est rentrée derrière moi, écoutant notre conversation avec le sourire. Elle m'a juste invitée à demander à la mairie, estimant « qu'ils devaient bien savoir où était la tombe ». Semble-t-il, le mystère autour de la dernière demeure de René Navarre n'excitait pas que moi. Je les ai remercié tous deux, et ai commencé à déambuler méthodiquement dans le cimetière, allée après allée, zieutant avec attention les mentions gravées sur chacune des sépultures, dans l'espoir de tomber sur celle de René Navarre.

Le spectre de Fantômas.

Au bout de quelques dizaines de minutes, j'ai cru toucher au but. Je venais de tomber sur la tombe de la famille Pons – Navarre. Or je sais que la fille de René Navarre, Christiane, a épousé un monsieur Pons, et qu'ils ont eu ensemble un fils du nom de François-Marie, qui a d'ailleurs rédigé une très intéressante biographie de son comédien de grand-père, sur la base des mémoires de celui-ci. A la lecture des noms sur le mausolée, Christiane Pons – Navarre est bien inhumée là... Mais pas de trace de René Navarre.

J'ai parcouru ce cimetière deux à trois fois, tombe après tombe, sous un soleil brûlant. Quand après plus d'une heure, j'ai senti que ma peau rougissait, transpirant à m'en effondrer, j'ai décidé d'arrêter mes recherches. Peut-être étais-je passé à plusieurs reprises à côté de la tombe sans le savoir, car sur certaines, les mentions étaient devenues illisibles. Caili, las d'attendre, commençait à pester à l'extérieur. Les enfants devenaient intenables, trouvant tout aussi barbant que leur maman d'avoir à attendre ainsi sur un parking désert et goudronné, qui plus est sans comprendre vraiment pourquoi.

De dépit et de fatigue, j'ai abandonné. Le cagnard cognait et ma respiration haletait. Je ne rêvais que d'enclencher la ventilation de la voiture. Mes pieds commençait à être ankylosés. J'ai repris le volant, et nous sommes repartis en direction de chez mes parents. Et c'est en conduisant que j'ai compris ! Il ne pouvait s'agir que d'une mystification ! Avec sa ruse habituelle, Fantômas s'était joué de moi comme du reste du monde : depuis la fin des années soixante il fait croire qu'il est mort et enterré dans ce petit cimetière d'Indre-et-Loire, mais c'est faux ! Il est bien vivant, dissimulé derrière son décès simulé, et peut continuer ses infâmes méfaits !

Quand j'ai expliqué cela à Caili, ne connaissant pas le personnage, elle m'a pris pour un fou. Moi, je me suis dis qu'il n'y avait pas de temps à perdre, et qu'il fallait que j'avise immédiatement Juve et Fandor.

 

Fantômas n'est pas mort !

René Navarre est vivant !

La preuve en images !

Rédigé par Christophe Pavillon

Publié dans #ma bobine et mes toiles.

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