Les Lumière de Monplaisir.

Publié le 17 Janvier 2015

L'été du cinéma, troisième partie.

Les Lumière de Monplaisir.

J'ai du effectuer quelques déplacements professionnels pour mes trois sociétés -enfin, bientôt deux, puisque l'une d'entre elles est déjà en train de déposer le bilan-. Et j'ai du entre autres passer à Lyon, y visiter un de mes partenaires. Mais même si je n'avais pas eu cet impératif entrepreneurial, j'avais de toutes façons prévu de me rendre à Lyon, et ce pour un objectif tout autre. Car quand on est cinéphile, on est obligatoirement un petit peu lyonnais, au moins de cœur.

C'est à Lyon que les frères Louis et Auguste Lumière ont vécu, ainsi que leur père Claude-Antoine. C'est là, dans le quartier de Monplaisir, que le cinématographe a été inventé. C'est là qu'ont été filmées -pour ne pas dire « réalisées », même si pour certains historiens du cinéma, le terme est prématuré- les toutes premières bobines, dont « sortie d'usine », qui montre les ouvriers débauchant de la « Société Anonyme des Papiers et Plaques Photographiques A.Lumière et ses Fils », la fabrique qui a fait la fortune de la famille Lumière. Bref, c'est là que le cinéma est né.

Les Lumière de Monplaisir.

Je me passionne pour l’œuvre de Louis Lumière et de ses opérateurs. Il y a une vingtaine d'années, alors que j'étais abonné à l'antenne de la Cinémathèque Française à Tours, j'avais assisté à la projection en salle d'une compilation de certains de leurs films, et j'avais été estomaqué par leur modernité. Je ne vais pas rentrer dans les détails de leur existence et de leurs multiples découvertes, car il y aurait un livre à écrire sur la question. Et des auteurs comme Georges Sadoul, Bernard Chardère ou Jacques Rittaud-Hutinet l'ont déjà fait, et bien mieux que quiconque.

Pour autant, pour bien vous faire profiter du ressenti lors de cette visite, il me faut vous raconter sommairement l'histoire qui a amené à l'invention du cinématographe.

Les Lumière de Monplaisir.

Le cinéma a été officiellement inventé le 28 décembre 1895, car c'est à cette date qu'a eu lieue la toute première projection cinématographique publique et payante. C'était au sous-sol du 14 boulevard des capucines, à Paris, à deux pas de l'opéra, dans la salle de billard réaménagée du Grand Café. A peu près 120 places étaient disponibles, mais seule une trentaine a été occupée lors de la toute première séance. Dix films, d'une quarantaine de secondes chacun, ont été projetés, incluant « sortie d'usine », « le repas de bébé » ainsi que le tout premier film burlesque « l'arroseur arrosé ».

Sur le papier, le cinématographe a deux inventeurs : Louis et Auguste Lumière. Mais les deux frères  enregistraient systématiquement conjointement leurs brevets, quelle que soit la paternité réelle de l'invention. Et en l’occurrence, le véritable inventeur du cinématographe, c'est Louis Lumière.

Les Lumière de Monplaisir.

Les frères Lumière étaient les enfants d'Antoine Lumière, industriel qui avait fait fortune en montant une usine de plaques et papiers photographiques. Il était né dans le ruisseau : ses parents sont morts du choléra alors qu'il avait 15 ans, et il a du construire sa vie tout seul, sans tuteurs familiaux. C'était un personnage extraordinaire, incroyablement bohème, reconnu pour ses talents artistiques -il avait commencé sa carrière comme peintre d'enseigne-, photographiques -à son époque, il était presque aussi réputé que Nadar-, lyriques -s'enorgueillissant d'une magnifique voix de ténor-, et architecturaux -il participait activement à la conception des nombreuses et luxueuses bâtisses dont il était propriétaire-. Il était par contre piètre technicien, et c'est là que la complémentarité avec ses deux fils était totale. Antoine avait eu l'idée d'une plaque photographique permettant de prendre des clichés instantanés, sans temps de pose. Il a longtemps essayé de développer ce produit lui-même, sans jamais y arriver. Et c'est Louis, son fiston, encore adolescent, qui a trouvé la solution technique. Cette plaque instantanée, ou « plaque sèche au gélatino-bromure d'argent », surnommée « étiquette bleue » -car l'emballage était tout simplement recouvert d'une étiquette bleue-, a été la base de la fortune d'Antoine Lumière. Sans cela, il ne se serait peut-être jamais enrichi. Et il doit, en partie, son empire industriel à ses deux fils. Antoine avait les idées, et ce sont ses deux fistons qui les réalisaient.

Il n'y a pas loin de la photographie au cinéma. Et il était dans l'air du temps, depuis la fin des années 1880, de trouver une solution pour animer des images. La pellicule existait déjà. Elle avait été inventée quelques années auparavant aux États Unis par Georges Eastman. Le nom ne vous dira peut-être rien. Par contre le nom de son entreprise ne vous sera pas inconnu : Eastman - Kodak. Un an avant le cinématographe, Thomas Edison avait conçu un appareil qui, déjà, diffusait des films. La machine s'appelait le kinétoscope, et permettait, à travers un hublot longitudinal, de voir un court-métrage se dérouler dans un énorme coffre en bois. Même si on s'en rapprochait, ce n'était pas encore du cinéma : il n'y avait pas de projection sur grand écran. C'est là surtout que résidait la réelle innovation de Louis Lumière et de son cinématographe, un an plus tard, en 1895 donc.

Les Lumière de Monplaisir.

Et de tous les appareils similaires conçus à l'époque, le cinématographe était le plus performant. Il faut dire que les frères Lumière disposaient d'un empire industriel à leur service. L'appareil en lui-même était une boite en noyer avec une optique, le tout pesant moins de cinq kilos. Il était donc aussi facilement transportable qu'un caméscope actuel, et comme le caméscope, il était réversible : on pouvait filmer avec, mais aussi, après développement, s'en servir de projecteur. C'est là que résidait la deuxième grande innovation.

La séance du 28 décembre 1895 a connu un tel engouement que ce sont bientôt deux mille personnes qui faisaient la queue à l'entrée du Grand Café, pour pouvoir assister à une séance. Les Lumière ont refusé tout d'abord de vendre leur invention, et ont voulu en assurer l'exploitation eux-mêmes. Dès janvier 1896, ils embauchaient plusieurs dizaines d'opérateurs, qu'ils équipaient de cinématographes, et qu'ils envoyaient un peu partout à travers le monde. Leur mission était de capturer des films -on parlait à l'époque de « vues cinématographiques » de divers peuples, dans de très nombreux pays.

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Le monde était projeté au monde. Voir à la télé des images prises n'importe où à travers le monde est devenu naturel. A l'époque, ça n'avait encore jamais été fait. On voyageait peu, et difficilement : le premier vol des frères Wright remonte à 1903.

Au total ce sont un peu plus de 1400 films qui ont été réalisés en Europe, en Asie, en Afrique, et en Amérique. La quasi-totalité de ces films existe encore actuellement. En plus d'avoir inventé le cinéma, Louis Lumière a aussi inventé le documentaire.

Les Lumière de Monplaisir.

La villa de Monplaisir est la maison d'Antoine Lumière. Elle est contiguë au terrain qui accueillait les usines Lumière. Il ne reste de celles-ci qu'un hangar, celui qui apparaît à l'arrière-plan du premier film de l'Histoire : « sortie d'usine ». Cet espace est dorénavant l'entrée de l'Institut Lumière, en charge de la préservation de l'héritage culturel des Lumière.

Ce hangar, comme tout cinéphile, je l'ai toujours connu. Et quelle émotion de pouvoir le voir, le toucher, le visiter. La rue où a été filmée cette « sortie d'usine » a été renommée rue du premier-film. Caili et moi-même sommes arrivés par ce côté. Et je n'ai pas pu m'empêcher de lui demander de se positionner à l'endroit où Louis Lumière avait du poser son cinématographe, et de filmer une version moderne et personnelle de « sortie d'usine », avec pour seul acteur moi-même, me substituant au flot d'ouvriers débauchant il y a bientôt 120 ans.

La pâle copie :

En comparaison du film original :

Après la visite de l'entrepôt, transformé en salle de cinéma, nous avons déambulé dans le parc de la villa Monplaisir. Bêtement, et c'est certainement le fruit d'un fétichisme absurde, la visite de l'entrepôt m'a vraiment ému. Le seul fait de saisir les poignées des portes coulissantes industrielles, et de me dire que Louis Lumière, il y a quelques générations, faisait de même, m'a touché.

C'est dire à quel point le cinoche est névrotique chez moi.

Dans le parc, sur le chemin qui mène de l'Institut à la villa, des plaques ont été posées au sol. Elles recensent tous les progrès photographiques, à travers l'Histoire, qui ont amené à l'invention du cinéma. Sur un mur, un enchaînement de reproductions de photos d'époque présente les usines Lumière, et la fabrication de leur produit phare : les fameuses « étiquettes bleues ».

Les Lumière de Monplaisir.

La maison est outrageusement art-déco. Sur les parois extérieures, des cadres de pierre enluminés contiennent les initiales AL, pour Antoine Lumière. Elle est gigantesque, et à l'époque, avait été surnommée « Château Lumière ». Le moindre élément intérieur comme extérieur est orné d'un biniou coloré, excessif, et rococo à souhait. A l'intérieur, la cage d'escalier pharaonique monte jusqu'à la chambre d'Antoine Lumière.

Sur la droite, la visite commence par le jardin d'hiver. Le jardin d'hiver est l'équivalent de ce que nous appelons maintenant une véranda, et la fonction est la même. J'y ai pris un cliché candide de Caili, et me suis rendu compte un peu plus tard qu'il existait un autochrome similaire remontant à un peu plus d'un siècle, montrant un membre de la famille Lumière profitant de la salle.

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L'autochrome est une autre invention Lumière. C'est le tout premier procédé photographique en couleurs. Et il remonte à 1903. Quand j'en parle aux non-cinéphiles, ils froncent les sourcils, croyant que j'évoque des clichés noir et blanc qui étaient peints à la main. Ce n'est pas du tout le cas, il s'agit bel et bien des toutes premières plaques photos couleurs de l'Histoire. L'émulsion était à base de fécule de pomme de terre, et les autochromes n'ont été détrônées par les pellicules couleur Kodak... Qu'en 1947.

Au sein de la grande maison, un musée fascinant a été installé, expliquant le cheminement qui, depuis les lanternes magiques, a débouché sur le cinématographe. Un kinétoscope d'Edison y est notamment exposé, et j'ai pu y jeter le regard. Il y a aussi une reproduction du fusil photographique de Marey, et des caméras de l'ère des primitifs.

Les Lumière de Monplaisir.

Mais le clou de la visite, c'est le cinématographe numéro 1 : c'est celui qui a servi à la première projection historique du 28 décembre 1895 –l’appareil est présent sur le tout premier cliché qui agrémente l’article. A l’arrière-plan on discerne le kinétoscope d’Edison-. Cette projection du 28 décembre 1895, elle a été relatée mille fois, dans mille ouvrages, par mille historiens du cinéma. Je la connais par cœur, même si différentes versions en sont racontées. Si le voyage dans le temps était possible, c'est à cet événement que j'aimerai assister, en savourant chaque seconde, chaque tour de manivelle, chaque bruissement du projecteur, chaque illumination de l'écran de toile tendue, chaque réaction sur les visages des spectateurs. Car c'est ce jour-là que tout a commencé. S'il n'y avait pas eu ce 28 décembre 1895, il n'y aurait pas eu Méliès, il n'y aurait pas eu Hitchcock, il n'y aurait pas eu Spielberg. Je suis resté autour de ce cinématographe numéro un pendant une bonne vingtaine de minutes, l'étudiant sous toutes les coutures, scrutant le moindre centimètre carré de sa surface. La manivelle n'est pas sur le côté, comme elle l'a été par la suite sur les caméras, mais à l'arrière. Il n'y avait pas de viseur, et les opérateurs devaient positionner l'appareil au juger avant de commencer à filmer. Comment de nombreuses vues cinématographiques peuvent-elles pour autant jouir d'une structuration parfaite à l'intérieur du cadre ?

En progressant dans le musée, une salle recense les travaux des opérateurs qui ont couru le monde avec leur cinématographe dès 1896. Pour donner une idée de l'engouement pour le médium, alors que la toute première projection publique a eu lieue fin décembre 1895, on a trouvé les traces d'une projection de cinématographe à Shanghai en juillet 1896 ! Il y aurait un film, ou une série merveilleuse à produire sur les aventures vécues par les opérateurs Lumière un peu partout à travers le monde... Et on ne serait pas loin d'Indiana Jones !

Les Lumière de Monplaisir.

Quelques uns de ces opérateurs ont conservé par écrit des traces de leurs périples internationaux. L'un des plus connus est Félix Mesguich, qui a publié en 1933 un livre qui s'intitule « tours de manivelle ». Hélas, le livre n'a jamais été réédité depuis. Et comme je suis un heureux fripon, je dispose d'un exemplaire original de ce récit dans ma bibliothèque. J'ai acheté le livre à grand prix, et vous laisse imaginer ma trépignante impatience lorsque le facteur a livré le colis. J'ai déballé l'ouvrage avec déférence, découvrant la plus fantastique et merveilleuse des surprises en ouvrant la première page : alors que je l'ignorais, mon exemplaire est signé de la main même de Mesguich, par un bel autographe à la plume !

Mais c'est, je pense, à un autre opérateur Lumière, nommément Gabriel Veyre, que l'on doit le plus beau film Lumière. Il s'agit d'un des premiers travellings arrière de l'histoire du cinéma. Le film a été réalisé en Indochine, depuis l'arrière d'un pousse-pousse, alors que Gabriel Veyre quittait un village, suivi par ses habitants, dont une petite fille à l'éternel visage souriant :

Dans les autres pièces, on découvre d'autres inventions Lumière, comme le Photorama, le premier procédé de photo à 360° ; ou encore le cinéma en relief, inventé non pas par James Cameron pour Avatar, mais par Louis Lumière en 1935 ; ou pour finir le film 75 mm... Bien avant le cinémascope et l'Imax.

A l'étage, un arbre généalogique et chronologique liste les générations de Lumière, et leurs inventions. Auguste Lumière est par exemple l'inventeur du tulle gras, un produit utilisé encore aujourd'hui dans le milieu hospitalier. Il s'intéressait en fait assez peu à la photographie, mais était féru de biologie. Il en connaissait plus que de nombreux médecins... Sans avoir jamais été diplômé.

Les Lumière de Monplaisir.

Une dernière partie du musée montre différents objets fabriqués et commercialisés par les établissements Lumière : papiers et plaques photographiques, appareils photos, etc... Jusqu'à son rachat en 1957 pour devenir la société Ilford.

Nous sommes restés quatre heures dans la villa de Monplaisir. Ça a bien évidemment été trois heures et demie de trop pour Caili, qui tolère, faute de choix, mon insatiable intérêt pour le cinéma. J'en suis sorti transformé, avec une difficulté importante à accepter la réalité, dans la rue. J'étais tellement dans mon environnement, à l'intérieur... Que j'y serais bien resté quatre heures de plus.

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Il n'y a pas qu'à Monplaisir que le cinéma nous avait donné rendez-vous. Car après la visite, nous avons repris le métro pour nous rendre Place Bellecour, et de là, monter dans le vieux Lyon. L'idée était de trouver un chaleureux bouchon où dîner. Car en plus d'être la capitale du cinéma, Lyon s'enorgueillit d'être parait-il la ville de France où on mange le mieux. Je ne sais pas si c'est avéré, mais je l'ai entendu dire à de nombreuses reprises. Moi je trouve qu'en France, on mange bien un peu partout, et y vois une amusante forme de chauvinisme régional.

En serpentant dans les traboules du vieux Lyon, nous sommes tombés sur un musée « miniature et cinéma ». Hélas il était trop tard pour le visiter. Mais son hall d'entrée était encore accessible, et on pouvait y voir différents objets ayant servi dans des superproductions très connues : le robot de « I, Robot » avec Will Smith, un costume de gorille de « la planète des singes » de Tim Burton, une arme du justicier de « Batman Begins » de Christopher Nolan, etc... Mon seul regret, si je devais en avoir un suite à notre passage à Lyon, est d'être arrivé trop tard pour parcourir tout le musée. Car à l'étage était exposé la reine Alien du film de James Cameron, et j'aurai adoré voir cela. Mais quel merveilleux étonnement déjà, que de tomber sur cet endroit.

Les Lumière de Monplaisir.

Nous avons dîné, puis avons traversé la ville à pied pour rejoindre notre hôtel. Car n'étant pas en Chine, on ne peut pas siffler un taxi à chaque coin de rue. Sur le trajet, nous sommes tombés sur le palais de justice. Ça m'a fait tout drôle, et m'a rappelé des souvenirs. Il y a peut-être 22 ou 24 ans maintenant, j'avais passé quelques jours chez une copine à Lyon. Elle était étudiante en droit. Et durant ses congés, son plaisir était d'aller assister aux procès d'assises. Naturellement, elle m'avait demandé si ça me tentait de l'accompagner. Curieux de cet étonnant hobby, j'avais répondu positivement. Et la première cession m'avait tellement fasciné que nous avions ensuite passé toutes les journées de ces vacances sur les bancs en bois du palais de justice pour assister à deux procès. Il n'y avait pas d'écran, mais quelque part c'était un peu comme des séances de cinéma.

Le premier procès était un parricide. Une jeune femme de moins de trente ans comparaissait, accusée d'avoir tué son père à coups de couteau. L'accusation seule donnait froid dans le dos. La prévenue évoluait dans un univers sordide de misère sociale, et vivait de la prostitution. Par contre elle n'avait jamais sombré dans la drogue. Et rapidement, nous avons compris que son acte était légitime : elle n'avait pas suffisamment d'argent pour subsister par elle-même, devait vivre chez son père, qui, d'être tout le temps ivre, la violait régulièrement. Un jour, elle ne l'a plus supporté. Elle était dans la cuisine. Il a commencé à la violenter, elle a saisi un couteau, et elle s'en est servi. Je ne me souviens plus trop du reste des circonstances, mais au final, même si elle n'a pas été acquittée, la peine a été minime. Je crois qu'elle a été condamnée à une durée de prison qui, à quelques mois près, valait celle qu'elle avait passée en préventive.

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Le deuxième procès, qui s'est étalé sur plusieurs jours, atteignait une abomination qui m'avait glacé, et dont la teneur me paraît, encore actuellement, invraisemblable. Trois gardiens de nuit se retrouvaient dans le box des accusés. S'ils se trouvaient là, penauds de leur situation, c'est qu'à plusieurs reprises, à la nuit tombée, dans le périmètre de leur travail, ils avaient lâché leur chien sur des clochards. De mémoire ils avaient fais une ou deux victimes, dont on avait retrouvé les cadavres le lendemain. Un pauvre bougre s'en était sorti, et avait pu les identifier. La lecture des faits, tellement méthodique, précise, millimétrée, a duré très longuement. L'assistance, dont je faisais partie, était horrifiée à l'écoute de ce que ces trois tristes monstres avaient commis. Comme tout le monde, j'en étais médusé d'effroi : comment pouvait-on consciemment être aussi barbare ? Dans le tas il y avait bien évidemment un meneur et aussi un pauvre idiot qui suivait. Pour autant aucun ne paraissait excusable, malgré les circonstances soi-disant atténuantes d'un passé difficile. Ce procès était d'une horreur si inédite qu'il avait, à l'époque, trouvé un écho dans les médias nationaux.

Face au palais de justice, j'ai tenté de raconter cela à Caili, qui n'a pas bien saisi pour quelles raisons, malgré cela, je n'étais toujours pas favorable à la peine de mort. Et puis nous avons traversé la Saône et le Rhône, pour rejoindre notre hôtel.

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Sur le chemin, nous avons pris un dernier verre dans un café magnifique, rococo à souhait. Caili a regardé l'intérieur depuis la rue. Elle voulait rentrer, mais n'a pas osé, prétextant que ce devait être un endroit pour les gens très riches, et qu'elle en était de facto exclue. L'idée même que ma femme oppose ce type de ségrégation à sa propre encontre me révulse. Je l'ai donc prise par la main et l'ai invitée à s'asseoir au comptoir pour s'en jeter un. Il s'agit du Café des Négociants, qui, j'imagine, doit être connu à Lyon. Le comptoir du troquet date de 1864. Et encore mal désenglué de mes rêveries cinématographiques, je me suis dis qu'il y avait donc de fortes chances qu'un peu plus d'un siècle plus tôt, les frères Lumière s'étaient eux aussi adossés à ce zinc. Quelque part, j'étais en train de boire un verre avec eux. Moteur ! Action ! Santé !

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