Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Publié le 19 Janvier 2015

L’été du cinéma, quatrième partie.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

16 juillet 2014 :

Quelques jours plus tard, Caili et moi-même partions à Paris, où j'avais pris soin d'organiser une journée de visites orientées cinéma. Au programme, j'avais prévu de voir la tombe de Georges Méliès au Père Lachaise, de passer rapidement devant le Max Linder Panorama -salle de cinéma fondée par Max Linder en 1919-, de me rendre au 14 boulevard des capucines -à l'endroit où a eu lieue la première séance de cinématographe de l'Histoire-, et de retrouver Christophe Kourotchkine pour déjeuner -ce comédien a été dirigé par Luc Besson et Costa-Gavras, et a joué notamment aux côtés de Liam Neeson et Robert de Niro-. Pour finir, j'avais repris rendez-vous avec Anne-Marie Quévrain, l'arrière petite-fille de Georges Méliès, suite à mon annulation après la visite de l'exposition « Star Wars Identities ». Nous devions reprendre le train le soir même, et ça faisait donc pas mal d’événements, en peu de temps. Cette course nous laissait somme toute peu de temps pour flâner.

Nous sommes arrivés Gare d'Austerlitz, et avons été confronté à une pratique parisienne à laquelle Caili et moi-même, en bons chinois, ne nous ferons jamais : il faut payer pour aller faire pipi. Certes les toilettes sont cinq étoiles, et on pourrait presque y manger par terre –je vous rassure, ça ne me viendrait pas à l’idée-. Mais au tarif déjà fort luxueux des billets SNCF, ce surcoût est assimilable à une extorsion supplémentaire.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

J'ai personnellement horreur de Paris. Je trouve que c'est une ville extrêmement surfaite, sale, dangereuse, impersonnelle, où tout est cher, où on circule très difficilement, où les gens y sont mal embouchés, sans courtoisie, cadavériques, le regard absent, et où, pire que tout le reste, il est impossible de se garer. En dehors du triangle Tour Eiffel - Arc de Triomphe - Musée du Louvre, les rues sont dégueulasses. Les parisiens considèrent leur capitale comme si la France n'existait pas au dehors du périphérique. Leur arrogance à ce sujet en est légendaire, et pourtant ce n'est pas une légende. Ils voient les provinciaux de haut, avec un sentiment de supériorité qui me rappelle celui qu'ont les gens de Shanghai vis-à-vis des autres chinois. Ce genre de suffisance a tendance à me faire démarrer au quart de tour, et je m'en prive peu. Par ailleurs on croise généralement deux types de comportement dans les rues : soit des gens qui font peur, soit des gens qui ont peur. Tout ceci est complètement désarçonnant, quand on déambule souriant d'inconscience, en bons touristes. Il faut dire que les chinois, tout méridionaux rigolards et gueulards qu’ils soient de tempérament, ne sont pas enclins à la violence. En Chine, dans les rues, si on omet la menace routière, dû à la dangerosité du comportement automobilistique, il n’y a pour ainsi dire aucun risque, et surtout pas de se faire voler ou agresser. Caili, jolie petite minette menue –à mon goût-, peut bien rentrer seule à deux heures du mat en traversant les rues citadines et obscures de Suzhou, sans crainte pour sa vie, son honneur, ou ses possessions. A Paris, il serait utopique qu’elle fasse de même, pour sa propre sécurité. Mon meilleur pote, que j’ai la joie de fréquenter depuis un peu plus d’un quart de siècle –plus sporadiquement certes cette dernière douzaine d’années, depuis que je vis en Chine- a habité à Paris pendant deux ou trois ans de mémoire. A l’époque, vain de fortune, il ne disposait pour se déplacer que d’une pauvre R5 ripoux, dont la carrosserie rouillée ne dépareillait pas les sièges passablement élimés. Cette vieille bagnole pourrie, aussi vétuste fut-elle, était régulièrement mise à sac. On lui pétait un carreau, tantôt pour lui piquer son Blaupunkt, tantôt pour lui arracher toute la fortune qu’il avait inconsciemment abandonnée dans le vide-poches, à savoir une pièce de dix balles pour son caddy. Et mon vieux poteau, philosophe pour un sou, avait finalement arrêté de fermer son tacot à clé. Ainsi si des connards zonards réitéraient leur envie convulsive kleptomane et destructive, au moins ils n’auraient pas à casser la vitre ou à péter la serrure. Mon copain, ainsi, évitait des frais récurrents et absurdes. En Chine, ce genre de choses n’arrive pas, on n’est pas confronté à ce type de problème –certes, la Chine en a d’autres, des problèmes. Comme n’importe quel pays, elle n’en manque pas. Mais elle n’a pas ceux-là-.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Et rien qu'au sortir du train, commencer notre périple parisien par la nécessité de payer notre premier passage aux chiottes m'a fortement déplu. On se sent tout sauf bienvenu. En Chine les toilettes publiques sont légion, et qui plus est, de mieux en mieux entretenus. Ça ne viendrait pas à l'esprit de l’administration de faire payer pour ça -d'ailleurs, je pense qu'en réaction, moins cons que nous, les chinois iraient pisser contre un arbre !-. Il faut certes bémoliser : n’en déplaise à l’image qu’on nous dépeint de première puissance mondiale, la majorité de la population, même en milieu urbain, vit dans une précarité difficilement envisageable depuis l’Occident. Et pour ces humbles-là, qui ne disposent pas d’eau courante ou de commodités sanitaires, il faut bien des endroits facilement accessibles où ils peuvent se refaire une beauté et prendre une douche. Je vis dans un appartement, eu égard au niveau de développement du pays, confortable et très grand, climatisé, avec l’eau courante –certes non potable, comme partout en Chine-. Mais à quelques dizaines de mètres seulement, en bas de chez moi, dans les maisons traditionnelles du Jiangnan qui s’agglutinent dans le vieux Suzhou, les gens vont encore au puit. Et ce n’est pas métaphorique : au milieu du talus pavé des ruelles chinoises ancestrales, des puits centenaires et hexagonaux permettent, avec une corde et un saut, aux autochtones de se laver et de nettoyer leurs pénates. Et pour la boire, il leur faut la bouillir. Mais au moins les chiottes sont gratos.

A Paris, dès le premier pipi, on se fait rançonner.

Et le pire, c’est que ça n'était que le début.

Quelques minutes plus tard, nous dévalons les marches qui amènent à l'entrée de la station de métro. Je fais la queue au guichet pour acheter des tickets. Il y a uniquement un homme devant moi, et je me dis que ça va aller vite. Il s'adresse à la guichetière en lui disant « vous êtes au courant de la bagarre qu'il y a eu sur le quai ? ». L'employée lui répond que oui, et que la police est en chemin. Là, je le vois ouvrir sa veste face à l'hygiaphone, à la manière d'un exhibitionniste. Sur le coup, ce comportement insensé m'a fait penser à un terroriste qui ouvrait sont vêtement pour dévoiler une bombe ! En fait le gars montrait sa chemise maculée de sang. J'ai eu un pas de recul, et instinct protecteur, ai dissimulé Caili derrière moi. « C'est lui qui a commencé à taper, je n'ai fais que me défendre, et suis prêt à m'expliquer avec la police » conclut-il à l'attention de l'employée médusée. Elle a fermé son guichet, nous a rapidement envoyé chier, nous faisant comprendre qu'elle avait d'autres soucis à gérer, et est partie avec le jeune homme. Caili était interloquée. Mettez-vous à sa place, même si je me répète : la Chine est un pays très sûr ; et qui plus, n'appréhendant pas suffisamment le français, elle n'avait aucune idée de ce qui s'était déroulé. Sa compréhension de la situation se limitait à voir un mec en sang se faire accompagner d'une employée blafarde et mal aimable. Et cela faisait dix minutes que nous étions arrivés à Paris, après avoir payé pour pisser en gare, malgré le racket que le coût du trajet constituait déjà. Pays de fous.

Nous en avons été quittes pour aller à la prochaine bouche de métro et y acheter nos tickets. Dieu que j'ai horreur de cette ville. Évidemment, Caili se sentait peu rassurée. C'était d'autant plus alarmant qu'en général, quand on débarque dans un pays inconnu, en bon étranger, on jouit plutôt d'un sentiment d'impunité, un peu futile, et lié à l'ignorance totale de l'endroit. Du fait de notre différence dans un contexte inconnu et partiellement indécodable, on pense qu’il ne peut rien nous arriver. Fruit de notre incompréhension, les locaux seront bien là pour nous aider. Elle, elle commençait à avoir la trouille. L'intérieur de la rame n'a pas arrangé les choses : métro puant, visages fermés ou inquiétants, wagons vétustes, vandalisés ou dégueulasses... Rien à voir avec le métro chinois, clinquant, entretenu, et traité avec respect par les usagers. Dans les rames chinoises, il y a même des petites télés dont la publicité en continue permet de financer une partie du coût, et d'alléger autant le portefeuille des usagers. En même temps, les quelques dessins animés ou documentaires qui sont diffusés permettent de distraire les passagers. En France, ce serait inenvisageable : ils seraient cassés immédiatement. Et faute de télés, on mate ses pompes, car garder la tête relevée et croiser un regard peut générer un conflit. Le pire, si on installait ces écrans, c’est qu’il y aurait toujours des truffes avec des idées-de-gauche-qui-font-cool pour trouver une justification naturelle aux apaches vandales.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Arrivés au Père Lachaise, nous avons croisé les nombreux touristes qui y viennent aussi pour voir les tombes des illustres qui y sont inhumés. J'avais téléchargé un plan sur internet, et après une dizaine de minutes, nous avons trouvé la tombe de Méliès. Même si elle est entourée de hauts caveaux qui empêchent de la localiser de loin, elle reste facilement repérable, car elle est surplombée d'un buste imposant de son occupant.

J'ai été surpris tout d'abord de voir qu'il s'agissait d'une concession Génin, et pas Méliès. Eugénie Génin était la première femme de Georges Méliès. Il s'est remarié quelques années après son décès, avec Jehanne d'Alcy, une de ses actrices. La sépulture, à juste titre, précise que Méliès est l'inventeur du spectacle cinématographique. Il était lui-même présent lors de la première projection du 28 décembre 1895, et avait proposé à Antoine Lumière d'acheter à grand prix un de ses cinématographes. Face au refus de celui-ci, Méliès avait acheté un appareil à l’application similaire en Angleterre, l’a bricolé avec l’ingéniosité qui le caractérisait, et a commencé la production de ses films à effets spéciaux dans les mois qui ont suivi. Tout est somme toute allé fort vite.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Georges Méliès était née d'une famille bourgeoise très aisée. Son père, Jean-Louis Stanislas était le propriétaire d'une fabrique de chaussures qui avait assurée la fortune familiale. Georges était l'esprit iconoclaste de la famille. Comme tous les génies, sa personnalité était magique. Très brillant technicien, et rêveur invétéré, il découvrit la prestidigitation à Londres, où il apprit aussi l'anglais. De retour, ne s'intéressant aucunement à la reprise de l'entreprise familiale –il ne s’y passionnait que pour la réparation et l’amélioration des machines-, il perçut d'avance sa part d'héritage et acheta le théâtre Robert-Houdin, boulevard des italiens, près de l'opéra de Paris, à deux pas du boulevard des capucines, où a eu lieu la première séance de cinéma.

Il héritait dans le même temps d'une maison à Montreuil, dans la coure de laquelle il fit construire les tous premiers studios de l'histoire du cinéma –si on omet Black Maria, les studios d’Edison, où étaient produits de courtes toiles à destination du kinétoscope, machine individuelle ne proposant pas de projection en salles, à la différence du cinématographe-. Devenu magicien en même temps que directeur de théâtre, il appliquera les tours de prestidigitation à une autre entreprise : la réalisation des tous premiers films de fiction, qu'il appelait « vues à transformation », car elles contenaient les premiers effets spéciaux de l'Histoire, bien avant Willis O'brien, Ray Harryhausen, ou un autre Georges, Lucas celui-là. 

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Au-delà d'un indomptable désir de créativité et de magie, Méliès réalisait ses films pour une exploitation théâtrale ou foraine. C'était avant la naissance des salles de cinéma d’exploitation –qui ne tarderont guère-, projetant des films à la structure narrative plus élaborée. Il n'en reste pas moins vrai qu'il réalisa des films avec de véritables histoires, qu'elles soient de science-fiction, fantastiques, burlesques, historiques, et bien reflets de l'actualité. On lui doit notamment le premier moyen métrage -en plusieurs parties- sur l'affaire Dreyfus.

Ce qu'on sait peu, c'est que Méliès est aussi l'auteur du premier film pour adultes, intitulé « Après le bal ». Pour changer des films-étalons de l'artiste, que, même sans être cinéphile, vous avez dû voir 1000 fois, tant ils sont constamment repris en exemple, c'est celui-ci que je vous glisse ci-dessous :

Le film avait été considéré à l'époque comme « une scène grivoise au caractère piquant ». Mazette ! La comédienne n'est autre que Jehanne d'Alcy, la seconde épouse de Méliès. Ce qu'on réussit à deviner -certes, si on le sait-, en voyant le court-métrage, c'est qu'elle porte toutefois une combinaison juste-au-corps, pour limiter l'érotisme torride de la séquence. Vous m’en voyez tout chose. J’en rougis encore –Dieu merci derrière le clavier ça ne se voit pas-.

Mais le film pour lequel Méliès reste le plus connu, c'est « le voyage dans la Lune », réalisé en 1902, et librement inspiré tant d'une opérette d’Offenbach que de l’œuvre de Jules Verne. En plus des saisissants effets spéciaux, on y trouve une trame, avec une narration évolutive, et différentes séquences, dans différents décors -certes particulièrement théâtraux-.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Sur la tombe de Méliès, des cinéphiles avaient laissé deux messages. L'un d'entre eux provenait de Suède, comme l'indiquait une pierre peinte, sous laquelle reposait une petite note où avait été dessinée la Lune au visage humain, et transpercée de l'emblématique obus. Autour du satellite était écrit « continues de veiller sur le cinéma » et « merci de nous avoir fais rêver ». L'autre message était américain. Il s'agissait d'un courrier de remerciements pour tout ce que Méliès a apporté au cinéma. Moi, je n'avais pas prévu d'autre message qu'un recueillement. Et puis je n’avais pas besoin d’écrire à Méliès : je converse, en songes, quotidiennement avec lui. Mais je réalisais alors que je n'étais pas le seul pour lequel Méliès, à travers son œuvre, était encore vivant. A l'international, nous devons former une communauté d'individus, s'ignorant les uns les autres.

Faute de temps, nous ne sommes restés que quelques minutes, et avons retraversé le cimetière, pour reprendre le métro, et nous rendre boulevard de la poissonnière. Je voulais passer devant l'une des salles de cinéma les plus anciennes au monde, à savoir le Max Linder Panorama. La salle porte le nom de son fondateur, en 1919. Max Linder a été, avant la première guerre mondiale, la toute première star mondiale du cinéma. On le connaissait jusqu'en Russie tsariste, ou en Amérique du Sud. Il fût aussi une des sources d'inspiration de Charlie Chaplin, qui, après la guerre, était devenu l'un de ses très bons amis. Linder reste aussi l'un des précurseurs du burlesque, bien avant Keaton, Lloyd, Langdon, Turpin, et bien d'autres. Son destin tragique l'a hélas effacé de la mémoire collective. Et pour une raison qui m'échappe encore, et que je ne cherche pas vraiment à analyser, j'éprouve une tendresse toute particulière pour le personnage, l'acteur, l'auteur, le comique, son œuvre, et son apport au septième art. Sans vraiment rechercher des certitudes, je pense que cela est lié aussi au combat de Maud Linder, sa fille, pour assurer la promotion du colossal héritage cinématographique et culturel de son papa.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Au-delà d'une élégance drôle et dandy, qui change des clodos dépenaillés façon Charlot, il y a dans les attitudes de Max Linder quelque chose d'intemporel et d'humain qu'on retrouve sur les faciès les plus drôles d'un Louis De Funès, d'un Jean Dujardin -dont il est un peu l'ascendant-, ou d'un Jim Carrey. Avant Linder, les comiques au cinéma devaient tous avoir l’air ahuri pour faire rire. Linder a bouleversé tout ça : beau, classe, sportif, charmeur, il était celui auquel on voulait s’identifier. Et les femmes s’évanouissaient sur son passage.

Je pourrais parler pendant des heures de Max Linder, et si ma ferveur graphomane m'incitait à l'écriture d'un livre, qui plus est ayant trait au septième art, il est à peu près certain que ce serait, sous un angle ou un autre, sur l’œuvre de Max Linder. Même si je ne peux prétendre à aucune expertise, c'est une carrière que je commence à connaître. Comme des images valent bien des mots, je préfère vous faire profiter d'un petit florilège représentatif de ces toiles d'exception :

Même si cette salle de cinéma a conservé le nom de son fondateur, il ne reste plus rien de la décoration originale, et les propriétaires ne sont pas ses descendants. J'ai pris quelques rapides clichés, et comme d'autres visites et rendez-vous nous attendaient, nous n'avons pas tardé. Pour l'anecdote, presque en face du cinéma, une plaque commémorative indique « Frédéric Chopin a vécu dans cette maison ». Je dois être admettre, malgré mon indécrottable antiparisianisme, que ce genre de détails amène à apprécier certains aspects de la capitale.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Nous reprenons le métro, vers la destination la plus emblématique de la journée. En même temps que de la joie, je ressens une certaine appréhension. Nous descendons à la station Opéra, en direction du boulevard des capucines. Je souhaite me rendre au 14, adresse où se trouvait le Grand Café, et où a eu lieu la toute première séance de cinématographe, le 28 décembre 1895. Cette visite se situe dans la continuité de notre passage à Lyon, en inextinguible soif d'aboutissement de connaissances et d'impressions liées au cinéma, et à mon amour pour le médium. C'est en fait lors de ce passage que je me suis rendu compte de la proximité avec le boulevard des italiens, où se trouvait le théâtre de Méliès.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Après être passé en face de l'opéra, nous avons remonté le boulevard des capucines. Un établissement se nomme le Grand Café, mais il n'est pas à l'endroit où a eu lieue la première séance de cinématographe. Et au 14, dans le bâtiment où siégeait le Grand Café en 1895 se trouve dorénavant l’hôtel Scribe. L'immeuble fait l'angle. Caili et moi-même avons poursuivi sur le boulevard, passant devant un magasin de mode qui fait le coin. Sur la façade, au-dessus de l'enseigne à chiffons, une inscription est gravée :

« ici le 28 décembre 1895

eurent lieu

les premières projections publiques

de photographie animée

à l'aide du cinématographe,

appareil inventé par les frères Lumière ».

 

On y était.

Adjacente, une porte permet d'accéder au restaurant et salons souterrains de l’hôtel Scribe. La porte est fermée, on dirait une sortie de secours, et pas l'entrée d'un resto. De l'autre côté, une autre plaque commémore le cinéma :

 

« à Reynaud, Marey, Demeny,

Lumière et Méliès,

pionniers du cinéma

hommage des professionnels

à l'occasion du

cinquantenaire. »

 

Hélas, il n'y a pas d'entrée. Pour autant, immédiatement, je m'immerge dans l'endroit et l'instant, imaginant sans peine l'escalier qui permettait, une fois le porche passé, de descendre au Salon Indien, la pièce louée par Antoine Lumière pour y projeter ses « photographies animées ». Je vois aussi, en rêve éveillé, la queue de spectateurs en fracs, huit-reflets et robes amples à l'extérieur, attendant d'assister à la prochaine séance. Et il fallait vraiment que l'enthousiasme soit puissant pour que la foule attende ainsi, dehors, en plein hiver. Qui plus est l’hiver 1895 a été un des plus rigoureux de son époque.

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Le père des frères Lumière avait fait une bonne affaire ! Il avait proposé à Volponi, le gérant de l'endroit, un pourcentage sur les tickets vendus. Volponi, dans un haussement d'épaule, avait refusé, demandant un loyer forfaitaire : sans avoir vu le cinématographe, il était convaincu d'avance que cela intéresserait trop peu de spectateurs pour qu'il puisse rentrer dans ses frais. Et il est passé à côté d'une petite fortune : l'engouement a été tel qu'après quelques jours, il fallait l'aide de la police pour réguler le flot de population voulant assister à une projection de cinématographe.

Par contre, la première séance n'a accueillie qu'une trentaine de curieux pour cent vingt places. Il faut dire qu'Antoine Lumière -Louis et Auguste étaient restés à Lyon lors de la première séance- vendait chaque ticket un franc, alors qu'une place de théâtre à l'époque ne coûtait guère plus que vingt-cinq centimes. Quand le bouche-à-oreille a commencé à fonctionner, le coût démesuré de l'attraction n'a pas pour autant freiné les ardeurs.

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Pour l'anecdote, il est heureux que Louis et Auguste aient déterminé eux-mêmes l'appellation de leur merveilleuse invention. Car Antoine avait insisté pour oublier le terme « cinématographe », qu'il trouvait d'une embarrassante banalité, au profit du nom « Domitor ». Sachant que le cinéma est la contraction de « cinématograghe », l'art entier en eût été bouleversé : vous imaginez-vous aller voir un film et dire « je vais au Domitor » ? Ou bien « qu'est-ce qu'ils passent de bien au Domitor en ce moment ? ». François Truffaut lui-même se serait retrouvé chroniqueur aux « Cahiers du Domitor ». Le père Lumière voyait dans cette malheureuse dénomination un aspect antique, et aussi une supériorité sur les autres appareils de l'époque, d'où l'idée de domination dans le titre.

Le restaurant de l'hôtel, « le Lumière », est accessible par l'autre côté, dans la rue perpendiculaire au boulevard. Caili salivant devant la boutique de mode, nous avons décidé qu'elle y passerait le temps qu'elle souhaitait. Pendant ce temps, je ferais le tour du bâtiment pour voir si un accès à l'ancien salon indien, en sous-sol, était possible.

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En prenant l’angle au boulevard des capucines, je suis rapidement tombé sur le hall d'entrée de l'hôtel Scribe. Le portier, en impeccable costume de Men In Black, en gardait stoïquement l'accès. Je me suis adressé à lui :

« - Excusez-moi Monsieur. C'est bien ici qu'à eu lieu la première séance de cinéma des frères Lumière ?

- Euh, oui, c'est au sous-sol. Il y a deux trois petites choses à y voir je crois... » répondit-il après un instant de réflexion.

Un peu gêné, j'ai insisté :

« - Et il est possible d'y rentrer ?

- Bien sûr Monsieur. Rentrez dans le hall et prenez ascenseur sur la droite, en direction du sous-sol. »

Je l'ai remercié et ai prestement pénétré l'endroit. J'y étais presque.

L'intérieur de l'hôtel Scribe est cossu. Certes en Chine nous sommes habitués aux hôtels prétendument luxueux, marbrés du sol au plafond, avec des dorures éclatantes recouvrant chaque décoration, et des employés en uniformes d'apparats de hauts-gradés. Mais dans de nombreux cas, la démesure apparente fait assez carton pâte, et est exempte de ce qui caractérise le Scribe : l'élégance. Avec mon short Carrefour et ma chemisette à carreaux pour recouvrir ma bedaine beauf, je me suis fais tout petit en rentrant. Qui plus est j'abhorre toute forme de snobisme, et suis particulièrement mal à l'aise dans tout environnement un tant soit peu luxueux : je m'y sens décalé, pas du tout à ma place. J'ai dépassé la réception sans attirer les regards, et ai atteint l'ascenseur. Dans celui-ci, j'ai immortalisé un selfie mode.

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La descente à l'ancien Salon Indien a été interminable d'émotion. Depuis des années que je connais l'histoire du cinéma, j'atteins son berceau, son origine, son éther. Sans vouloir être médisant, c'est heureux que Caili ne soit pas venue avec moi. Elle ne fait que tolérer cette passion qui lui paraît bien excessive, et honnis mon manque de pragmatisme et mon aveuglement quant à la projection de toiles si vieilles qu'elles en chient du marbre. J'avais besoin de me retrouver seul avec mon amour pour le septième art, face à moi-même, dans la plénitude recueillie la plus intense qui soit, au sein de l'endroit où tout avait commencé. Alors que l'ascenseur descendait, l'émotion montait. Et ça n’est pas cochon.

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Qu'il ne reste rien de la décoration telle qu'elle était en 1895 n'a rien changé. L'endroit n'est plus, et depuis longtemps, le Salon Indien du Grand Café. Il ne subsiste que les couloirs vides, éclatants, feutrés, à l'éclairage tamisé, d'un riche hôtel parisien. J'étais seul, déambulant, en projection mentale de la façon dont les choses avaient du se dérouler cet après-midi de l'hiver 1895. J'ai imaginé l'installation du cinématographe, la décoration rococo et faussement exotique, le drap de deux mètres carrés tendu contre une paroi, les défenses d'éléphants et le bambou « pour faire indien », puis le pupitre en bois du cinématographe, trônant parmi les 33 spectateurs ; et l'image qui, d'immobile, s'est mise en mouvement, dans l'engouement le plus total de tous. Mon émotion, à avancer dans ces allées moquettées et silencieuses, était à son comble. Mon nez me piquait autant que mes yeux. Je me suis assis-là, dans la contemplation de la naissance d'un art. Je crois que c'est Barrès qui avait écrit « il y a des lieux où souffle l'esprit ». Celui du cinéma était là. Son intensité me parcourait, et je laissais se dérouler toutes les sensations qui avaient du présider à la première projection : l’illumination de l’écran, le cliquetis de la croix de Malte à chaque tour de manivelle, le souffle coupé de la trentaine de spectateurs, et toutes les évolutions qui ont suivi, le gros plan, le travelling, la couleur, le son, le cinémascope, la stéréo, le numérique, le relief... Et aussi tous ces noms : Lumière, Méliès, Linder bien sûr, Chaplin, Orson Welles, Hitchcock, John Ford, jusqu'à Spielberg, Truffaut ou Kurosawa...

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

J'ai essayé de replacer l’événement dans l'endroit. Mais les décorations successives l'ont tellement modifié qu'il m'a été impossible de le visualiser autrement qu'en rêve. Une salle de restaurant est justement nommée « 1895 », et les salles de conférence portent le nom des inventeurs « Louis Lumière », et « Auguste Lumière ». Dans une vitrine, six petits cadres à passe-partout enluminent les clichés extraits des premiers films des opérateurs Lumière. Une autre présente des cadres similaires avec des photos des films pris à l'exposition universelle de Paris en 1900, ainsi que deux reproductions grand format des programmes des toutes premières séances de cinématographe. On retrouve, notamment, l'une des scènes les plus connues, celle de la « sortie d'usine ». En passant une porte, je tombe sur un escalier montant. Bêtement, en rêveur, je me demande si ce n'est l'emplacement original de l'escalier qui, il y a bientôt 120 ans, permettait d'accéder au Salon Indien pour les projections. Il est fait état de cet escalier dans les livres d'histoire du cinéma comme étant un accès étroit, ce qui, ici, n'est pas le cas.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Après une vingtaine de minutes à traverser, presque en lévitation méditative, les quelques dizaines de mètre carrés de l'ancien Salon Indien, je me décide à remonter à la surface de la réalité, et au rez-de-chaussée, par l'ascenseur que j'ai emprunté à l'aller. Je l'ai fais. Depuis des années que je suis englué à chaque instant dans cette passion immersive, ce sont des millions de fois que j'ai revécu en esprit et en émotion cette première séance de cinéma. Mais je n'y étais jamais allé. Visiter le site du Salon Indien, c'était un peu assister à cette séance mythique.

Je suis arrivé au rez-de-chaussée, les portes de la boite se sont ouvertes. Je suis sorti dans la cohue de la réception. Alors que je m'acheminais vers la sortie, en hauteur, a proximité d'un lustre gigantesque, je suis tombé sur une inscription gravée dans le mur :

 

« le 28 décembre 1895, Louis et Auguste Lumière présentèrent la première

projection publique de leur invention, le cinématographe dans le Salon Indien.

Les spectateurs subjugués et enthousiastes découvrirent les premiers films.

Ce jour-là, au Scribe, le cinéma était né et avait conquis son public. »

 

Et puis j'ai retrouvé la rue, me suis jeté dans son tumulte, comme un boxeur groggy, ayant du mal à retrouver mes esprits. D'un pas hésitant, j'ai rejoins Caili dans son magasin de mode ; et, avec un sourire comblé, lui révèle que j'avais pu me rendre au sous-sol.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Elle acquiesce dans un intérêt relatif, me demandant si la fripe rouge lui irait mieux au teint que la fringue bleu. Je n'en ai bien évidemment strictement rien à foutre, je ne comprends même pas de quoi elle me parle : je vois encore l'univers en noir et blanc, à 16 images par seconde, en format 1:31:1.

Malgré tout, nous nous hâtons à notre prochain rendez-vous.

Pour déjeuner, nous devons retrouver Christophe Kourotchkine, comédien de talent que vous avez vu au cinéma, à la télévision, ou au théâtre. Christophe Kourotchkine, vous le connaissez tous, sans obligatoirement connaître son nom. Vous l'avez vu dans le rôle de l'inénarrable gendre du « bonheur est dans le pré » d’Étienne Chatiliez, aux côtés de Michel Serrault, Sabine Azéma et Eddy Mitchell. Vous l'avez aussi vu dans l’un des principaux rôles du film « le capital » de Costa-Gavras, et dans « Malavita » de Luc Besson. Il y joue une scène avec Robert de Niro. Il a aussi joué face à Liam Neeson dans Taken. On le retrouve par ailleurs dans plusieurs films de Kad Merad. En visionnant sa démo ci-dessous, vous le reconnaîtrez immédiatement :

C'est la première fois que je rencontrais Christophe.

Tout avait commencé en 2011.

J'avais été approché par Didier Lacoste, scénariste de cinéma et de télévision, via mon précédent blog « l'expat – chroniques d'un français en Chine ». Il travaillait sur le synopsis d'un téléfilm pour Arte, dont le thème était l'expatriation en Chine. Il recherchait différents profils représentatifs de français vivant au sein l'Empire du Milieu, afin de les intégrer potentiellement dans le scénario. Par souci d'authenticité, il voulait s'en entretenir avec les principaux intéressés, et était venu, avec sa co-scénariste Pauline Rocafful, à Suzhou, pour nous rencontrer Caili et moi-même.

A ce moment-là, Caili était tellement rondement enceinte de Louis qu'elle en paraissait au bord de l'explosion. Après avoir passé un merveilleux après-midi à disserter de certains aspects de l'histoire et des personnages, Didier et Pauline étaient venus dîner chez nous. L'idée était qu'ils s'imprègnent de notre façon de vivre, afin de, potentiellement, en extraire quelques éléments qui appuieraient l'authenticité du récit.

Je vous glisse une photo du résultat : au-dessus, ce sont nos pommes, et en dessous, les acteurs qui interprètent les personnages inspirés des pommes précitées.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

A l'époque, je fumais encore. Pauline, dont l'anglais est excellent, avait passé un petit moment avec Caili, qui, avec l'approche de la naissance, se déplaçait aussi difficilement qu'un culbuto. Didier, qui clopait aussi, m'avait rejoint dans la pièce qui officiait en bureau de Onesource, et aussi en fumoir : le reste de l'appartement avait été décrété non-fumeur, pour le confort d'Angelo qui n'avait que quelques mois, et de Caili qui était à l'orée de la ponte. Il avait ainsi pu voir de quelle façon j'avais organisé le travail, et avait d'ailleurs été intarissable d'interrogations quant à la teneur du sourcing. Pauline était ensuite rentrée à l'hôtel, et Didier m'avait accompagné pour boire un dernier verre dans un bar vétuste d'un quartier proche. Il y avait évoqué ses débuts dans le monde du cinéma, alors qu'il aidait à l'organisation du festival de Cannes, et qu'il avait servi d'accompagnateur pour... Orson Welles. Quand on est cinéphile, Orson Welles est un monstre sacré. Il est au cinéma sonore ce que Charlie Chaplin était au muet.

J'avais demandé à Didier une petite faveur, à savoir assister, même brièvement, au tournage. Il avait accepté avec plaisir, et nous avions gardé le contact jusqu'à ce que la production démarre à Shanghai. J'avais libéré une journée pour me rendre sur place, très précisément devant l'hôtel Astoria, à proximité du Bund, où une scène du film, qui n'avait pas encore trouvé de titre définitif, allait se tourner le jour-même. L'hôtel, à la façade et à la déco particulièrement coloniales, était parfait pour un décor de cinéma.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

J'y avais retrouvé Didier, qui m'avait présenté à Frédéric Garson, le réalisateur -il a travaillé avec Luc Besson, notamment en gérant la seconde équipe sur « Taxi »- et Quentin Raspail, le producteur. La responsable des maquillages, qui était aussi la dulcinée de Didier, était aussi là, officiant sur le visage de Samuel Jouy, comédien qui avait subi quelques ecchymoses dans le scénario. Samuel Jouy, vous le connaissez aussi, pour l'avoir vu notamment dans la merveilleuse série « ainsi soient-ils », dont le thème, particulièrement original, évoquait différents aspects de la prêtrise. Et j'ai assisté au tournage d'une scène brève, pleine d'émotion, à la porte de l'hôtel. La caméra était une Red. J'évoquais dans un précédent article, concernant l’expo Star Wars, la deuxième fois que je voyais une Red. Là, c'était la première fois. C'était aussi la première fois que j'assistais à un tournage, et cela n'a fait que me combler de bonheur. J'avais pris le train du retour pour Suzhou, la tête dans les nuages.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

J'avais appris ce jour-là que Christophe Kourotchkine interprétait le personnage vaguement inspiré de ma pitoyable personne. Hélas l'agenda du tournage n'a pas pu coïncider avec mon agenda professionnel, et je n'avais pas eu l'opportunité de le rencontrer. Quand le film a été diffusé, j'ai découvert son interprétation avec bonheur. Tout d'abord, notre « présence » dans le film nous a fait sourire Caili et moi. Les personnages, comme les individus dont ils s'inspiraient, s'appelaient aussi Christophe et Caili, et Caili y était aussi enceinte jusqu'à la gorge, comme quand Didier et Pauline étaient venus dîner chez nous. Christophe, tout comme moi, était un insider s'intéressant à la culture de son pays d'accueil, se mélangeant très peu avec les expatriés. Et même si Onesource n'était pas nommé, son métier était le même que le mien : il faisait du sourcing pour nourrir les siens. Il y avait tant de similitudes que j'en ai rougi. Et mon épouse était hilare, heureuse, et surprise de voir qu'une équipe de cinéma française avait mise en scène, dans un vrai film, son personnage ! Autant vous dire qu'au-delà de l'aspect purement cinéphile des choses, j'ai brillé particulièrement dans les yeux de ma femme lorsque nous avons découvert le film ensemble. Même certaines lignes de dialogue émanaient de nos conversations ! Le film s'est finalement appelé Shanghai Blues, et la bande-annonce est ci-dessous :

Après avoir vu le film, j'ai tenté de prendre contact avec Christophe Kourotchkine, que j'ai débusqué via sa page Facebook. Je lui ai dis qui j'étais, l'ai remercié pour la qualité de son interprétation, lui indiquant qu'à l'occasion, cela me ferait plaisir de le croiser, sans vouloir le déranger. Et avant notre passage en France l'été dernier, je lui avais demandé s'il acceptait de déjeuner avec moi et Caili à Paris, ce à quoi il répondit immédiatement positivement.

Et donc, nous avions convenu de nous voir ce 16 juillet, et d'aller déjeuner ensemble. Ne connaissant pas Paris, je lui avais demandé de nous fixer rendez-vous où bon lui semblait. Il m'a proposé la fontaine de Châtelet. Depuis l'opéra de Paris, nous avons pris le métro et sommes descendus à Châtelet. Sur place, j'ai demandé aux commerçants où se trouvait la fontaine, qu'ils m'ont indiqué.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Nous avions rendez-vous à midi trente.

Nous avons attendu jusqu'à treize heures trente, sans que Christophe ne vienne.

Je n'avais pas son numéro de portable, et n'ai pu le contacter.

L'endroit frisait la coure des miracles, et ce n'était pas une impression purement personnelle : il suffisait de voir la moue apeurée des autres touristes comme des citadins parisiens pour se demander si certains individus particulièrement azimutés ne pouvaient pas représenter un danger. De désespoir, et croyant que Christophe Kourotchkine nous avait posé un lapin, nous sommes allés dévorer un repas tout à fait moyen, pour un montant élevé, dans un restaurant local, qui avait la prétention de s'afficher chinois.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Pour moi comme pour Caili, et comme dans n'importe quel restaurant soi-disant chinois en France, nous avons eu l'impression de manger des plats français, mais dans lesquels il y avait du riz à la place des inévitables frites, et où la viande était coupée en petits morceaux plutôt que d'être une pièce unique. Même le thé était anglais. Moi, je n'avais pas très faim. Je dois l'avouer, je vivais ce non-événement avec une frustration honteuse. La frustration venait du fait que, peut-être que Christophe nous avait posé un lapin, et que je ne pourrais le rencontrer. Mais surtout, je ressentais une honte : après tout, peut-être qu'en fan apeuré, j'avais été trop insistant, le violant un peu, et qu'il avait craint de faire face à un abruti décérébré qui aurait idolâtré le comédien qu'il était.

Bref, je me sentais con –rassurez-vous, c’est juste une question d’habitude-, et qui plus est j'avais l'impression de passer pour un con vis-à-vis de Christophe. Et je me sentais encore plus con du fait que Caili m'accompagnait et que, machisme oblige, je n'avais pas envie de passer auprès de ma femme pour l'abruti que, de toutes façons, je suis.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Malgré tout, au fond de moi, j'avais du mal à y croire. Sans connaître Christophe Kourotchkine, ce que j'avais pu toutefois appréhendé du personnage m'empêchait de l'envisager retord au point de fixer des rendez-vous imaginaires pour mieux se débarrasser d’un tiers. Pour autant, j'étais tellement habitué au manque de scrupules des chinois, et à leur incapacité à dire non, tout en ne faisant pas ce qu'ils promettaient, que j'en restais modérément surpris.

Je tentais d'oublier tout cela, ainsi que le sourire attendri et un peu ironique de Caili, qui voyait en ma déception un caprice de gamin qui n'a pas eu son joujou. Car nous avions ensuite un dernier rendez-vous, et, me concernant, d'importance.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Ceux qui ne se sont pas assoupis dès le début de l'article se souviendront, peut-être, que le 24 juin, après la visite de l'exposition sur Star Wars, j'avais annulé un rendez-vous pris dans le centre de Paris avec Anne-Marie Quévrain, l'arrière petite-fille de Georges Méliès. Or nous avions repris rendez-vous ce jour, à quatorze heures trente, dans un grand café parisien, nommément « le Capitol », pas très loin de Châtelet.

Nous sommes arrivés avec un peu d'avance, et nous sommes installés à une table ronde à l'intérieur. Nous avons à peine été salués par le serveur. Mais nous voyant tous les deux, il nous a intimé d'aller nous asseoir à une table plus petite. Attitude très française, très parisienne, et somme toute peu respectueuse des clients : le profit avant tout, alors que nous venions à peine de nous asseoir. Alors qu'il disparaissait par peur de faire face à un quelconque courroux conséquent à sa cuistrerie, je lui précisais que nous attendions une personne de plus.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Quelques minutes plus tard, une femme ample rentrait. Les cheveux blancs brillants et courts, elle observait autour d'elle de son regard pétillant, visiblement à la recherche d'individus. Sans même la connaître, je l'ai immédiatement reconnu, me suis levé et suis allé m'adresser à elle en souriant « bonjour, êtes-vous Anne-Marie Quévrain ? Je suis Christophe Pavillon ». Après un sourire positif de sa part, elle s'est assise à notre table, et nous avons partagé thé et café en évoquant son aïeul, à savoir Georges Méliès. C'était pour moi une forme de consécration : je rencontrais l'arrière petite-fille du créateur du spectacle cinématographique, et du réalisateur du tout premier film de science-fiction de l'Histoire.

Je pense que tout avait commencé avec « tours de manivelle », le livre de Félix Mesguich que j'évoquais lors de notre voyage à Lyon, et qu'à ma grande surprise, j'avais acheté signé de sa main, alors que l'ouvrage avait été publié en 1933. Je m'étais dès lors dis qu'il serait fantastique de disposer d'autres ouvrages cinéphiles d'importance dédicacés de la main de leurs auteurs. Or je m'enorgueillis d'une bibliothèque qui recense la biographie la plus merveilleuse de Georges Méliès, et qui s'intitule « Méliès, l'enchanteur ». Le livre a été écrit par Madeleine Malthête-Méliès, la petite fille de Georges Méliès, et qui a bien connu son grand-père pour avoir vécu avec lui de cinq à quinze ans. Madeleine Malthête-Méliès a aussi servi d'inspiration pour le personnage d'Isabelle dans « Hugo », le film de Martin Scorsese. Elle a travaillé aux côtés d'Henri Langlois, dès la fondation de la Cinémathèque Française, et à 90 ans passés, assure encore la promotion et la préservation de l’œuvre de son grand-père.

Madeleine Malthête-Méliès, avec Maud Linder -la fille de Max Linder-, sont, pour moi, les deux grandes dames du cinéma hexagonal du tout début. 

Et Madeleine Malthête-Méliès, c'est la maman d'Anne-Marie Quévrain.

L'école FLAM a été un autre détonateur. J'avais évoqué largement l'importance de Georges Méliès dans le septième art français et son apport au cinéma mondial lors d'une leçon donnée aux élèves francophones de Suzhou. J'étais allé jusqu'à projeter « le voyage dans la Lune » en assurant moi-même le boniment, comme cela se faisait à l’époque -un vieux rêve!-.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Et suite à cette immersion supplémentaire, en me promenant sur internet, j'étais tombé sur le site de l'association « les amis de Méliès », gérée par ses descendants. J'avais laissé un message, me présentant comme expatrié vivant en Chine amoureux du cinéma, et évoquant le cours sur Méliès donné auprès des pupilles de FLAM. Et contre toute attente, Anne-Marie m'avait répondu, me remerciant de mon bien humble apport. En retour, je lui avais demandé s'il était possible que je lui expédie mon édition de « Méliès l'enchanteur » afin que sa mère me le dédicace. Elle avait répondu positivement, et après que je lui ai envoyé dès mon arrivée en France, nous avions convenu de nous rencontrer à Paris pour qu'elle me remette l'ouvrage signé de la main de sa maman.

Et nous nous retrouvions-là, Caili, Anne-Marie et moi-même, assis autour de cette petite table, dans le tumulte d'un grand café parisien, le Capitol capital, pour ainsi dire. L'échange a duré une bonne heure, durant laquelle j'ai eu l'opportunité d'apprendre des choses fort intéressantes sur Georges Méliès. Par exemple, sur à peu près 500 films qui lui sont attribués, la moitié a été retrouvée. Certains de ses films, sans qu'on ne sache pourquoi, ont été filmés en double, sous deux angles différents. Anne-Marie m'a relaté, avec énormément de douceur, les heurts qui ont pourtant émaillé les relations entre la cinémathèque française et la famille Méliès. De même, elle m'avouait que l'héritage Méliès avait été dur à porter durant l'enfance : elle avait le sentiment que ses parents vivaient avec le fantôme d'un arrière grand-père qu'elle-même n'avait jamais connu. Et puis elle m'a demandé de quelle façon j'avais construit mon cours sur Méliès à l'école FLAM. Alors je lui ai expliqué que, dans l'espoir d'exciter la curiosité des plus jeunes, j'avais commencé par leur montrer des clichés de « la guerre des étoiles », du « seigneur des anneaux », et d'autres films récents. En parallèle, je leur expliquais, à travers des extraits de films de Méliès, que tout ce qu'ils prenaient pour des innovations récentes dans des films modes étaient en fait bien plus anciennes... Le comparatif entre le Na'vi de « Avatar » et le Sélénite du « voyage dans la Lune » semble excessif, pourtant la filiation est directe.

Anne-Marie m'a remis le livre, avec une merveilleuse dédicace de sa maman, me remerciant de tenter, humblement, de faire connaître l’œuvre de son grand-père jusqu'en Chine. Elle avait aussi dédicacé la jaquette de mon bluray de Hugo ! Et pour finir, Anne-Marie m'a remis un rouleau de carton contenant une affiche collector : un dessin de Pierre Etaix ayant Méliès pour thème. Et elle m'a précisé, avec le sourire malicieux la caractérisant, qu'il s'agissait-là d'une rareté. Je suis tellement fou de ce poster, et c'est pour moi devenu un tel artefact sacré que je ne l'ai pas mis sous cadre comme j'avais à l'origine souhaité le faire : j'ai trop peur que les couleurs affadissement, et préfèrent m'assurer qu'il restera éternellement en l'état.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Je me savais cinéphile, et m'en découvre fétichiste.

Je n’ai pas caché à Anne-Marie que je ressentais pour Max Linder la même passion que celle qui m’habite pour Méliès. Or j’avais lu dernièrement, sans me souvenir où, que Max Linder avait fais ses débuts dans un film de Méliès. Cela m’avait surpris, même si les dates et les lieux auraient tout à fait pu coïncider. Et si Linder avait tourné dans un film de Méliès, duquel s’agissait-il ? Anne-Marie un peu surprise, me répondra par la négative. Sa famille est qui plus est en relation depuis de nombreuses années avec Maud Linder, la fille de Max Linder, et personne n’a jamais échangé sur un tel sujet. Par contre, il est vrai que Méliès a lancé André Deed, un grand acteur comique français de l’époque des primitifs –c’est ainsi qu’on appelle, je trouve injustement, les pionniers du début du cinéma-. Nous en sommes restés là concernant Max Linder. Pourtant il me semblait bien avoir lu cela quelque part…

Et puis Anne-Marie m'a proposé un projet qui ne cesse de m'enthousiasmer : organiser une tournée de ciné-concerts Méliès en Chine. Marie-Hélène, l'autre arrière petite-fille de Méliès, ainsi que son fils Lawrence, se déplacent au gré des ciné-concerts pour projeter une séance Méliès, en 16 mm, 35 mm, ou bien en DVD. Marie-Hélène assure le boniment, et Lawrence l'accompagne au piano. Ils ont voyagé à travers le monde à l'occasion de nombreuses tournées... Mais n'ont jamais eu l'opportunité d'organiser quoi que ce soit en Chine. En conséquence, Anne-Marie m'a demandé s'il m'était possible de travailler sur la question. Extatique à l'idée de participer, même humblement, à la promotion de l’œuvre de Méliès en Chine, j'ai répondu positivement immédiatement... Sans avoir la moindre idée de la façon dont je devrai m'y prendre.

Marie-Hélène et Lawrence ont fait profiter les spectateurs taïwanais d'une tournée de ciné-concerts sur leur île comme le montre cette brève vidéo, mais jamais en Chine continentale…. Excitant projet !

Caili et moi-même avons commencé à plancher sur la question. Mais le tumulte professionnel de ces dernières années s'est conclu par une nécessité de recentrer nos efforts sur Onesource à partir de septembre, tout en vivant le dépôt de bilan d'une des activités montées en France. Et le temps imparti au projet Méliès a pour l'instant été trop peu significatif pour obtenir des résultats... Mais nous avançons -peu, en fait...-.

C'est Anne-Marie qui nous a rappelé l'horaire de notre train, et la nécessité de ne pas tarder. Nous nous sommes quittés prestement, et dans la rame de métro, scrutant dans le vague, je rêvais encore à cette journée où j'avais côtoyé les frères Lumière, Georges Méliès, et même Max Linder... Et ce n'était pas fini, surtout concernant ce dernier.

Le lendemain, via Facebook, je recevais un message certes poli, mais perplexe, de la part de Christophe Kourotchkine, m'informant qu'il avait attendu le veille, à l'heure dite, à la fontaine du Châtelet pendant une bonne heure. De dépit, il était reparti. Je lui ai fais part de mon incompréhension, car Caili et moi-même avions vécu la même attente, a priori au même endroit. En fait, nous avons réalisé que nous n'étions pas à la bonne fontaine : les commerçants que j'avais interrogé sur place ne m'avaient pas envoyé vers la bonne.

Méliès, Lumière, Linder : anachronie au temps des pionniers du cinéma.

Je devais repasser sur Paris le 27 juillet avec Caili. C'était l'occasion de reprendre rendez-vous, cette fois à la bonne fontaine, sur les bords de la Seine. Nous avions échangé nos numéros de portables respectifs, afin d'être certains de pouvoir se joindre si nécessaire. Christophe avait un tournage la journée. Aussi devions-nous nous retrouver pour dîner.

Et pour cette journée du 27 juillet, une autre rencontre d'importance était prévue...

Suite et fin au prochain article. Après c’est promis j’vous jure je vous ennuie plus avec mes histoires de cinéma… Enfin, si j'arrive à me retenir.

Rédigé par Christophe Pavillon

Publié dans #ma bobine et mes toiles.

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