Odyssée.

Publié le 11 Avril 2015

Vous allez dire que je n’écris plus aussi régulièrement qu’avant… Et que quand je le fais, c’est pour me plaindre de ma vie en Chine. Honnêteté intellectuelle oblige, si la plupart de mes derniers articles évoquaient le cinéma, c’est certainement aussi du fait de ce ras-le-bol chinois. Mais je vous rassure, le ras-le-bol est ponctuel. Et puis malgré que j’aie passé plus d’un quart de ma vie en Chine, je reste français : râler, c’est dans mes gênes.

Odyssée.

L’effroi de la plume moribonde m’a pas mal étreint ces dernières semaines. J’avais peur de ne plus pouvoir écrire. C’est assez frustrant quand, quotidiennement, à chaque coin de rue, on découvre matière à un petit morceau d’article pour le blog, et que, dans une fainéantise toute aussi quotidienne, on ne trouve pas la force de l’astreinte graphomane. On se dit « ça il faut que je le raconte, même si on ne me croira pas ». J’avais commencé à rédiger un article il y a quinze jours, et arrivé à la moitié, j’ai tout effacé : ça n’avait aucun sens, et ce, certainement par unique flemme de structurer les choses dans une direction qui me convienne.

Et puis je continue de focaliser le temps qu’il me reste entre le lever et le coucher sur Onesource Agency Ltd, pompeusement ma société, et plus humblement mon gagne-pain. Le 15 juin, je fêterais mes vingt ans d’achats en Chine. Et le 1er mai marquera la première décennie de ma boite. Marrant d’exalter l’entrepreneuriat le jour de la fête du travail, qui plus est sachant que paradoxalement c’est la journée internationale du farniente. L’humanité cultive le paradoxe. Je n’échappe pas à la règle.

Pour finir j’ai subi et me désenglue à peine d’une bronchite tellement carabinée qu’elle m’a tenu pendant trois semaines. J’en tousse encore. Sans prétendre m’être fais du mouron, elle m’a pas mal étonnée cette vilaine crève : un peu comme la marée, elle partait, revenait, repartait, revenait, toujours plus crevante, et j’ai totalisé quatre passages à l’hosto, au point que le préposé m’a proposé une radio pour en avoir le cœur net. La façon dont cela s’est déroulée a, d’un point de vue occidental, de quoi laisser perplexe. Lors du troisième passage, le médecin, après avoir écouté la description de mes maux, m’a demandé « as-tu besoin de passer une radio ? ». J’en suis resté interdit, et lui ai répondu « je ne suis pas docteur. C’est plutôt à toi de me dire si je dois en passer une ». Et instantanément, ému par une certaine gravité subite due à sa position caducéenne, il a conclu « je crois vraiment qu’il faut que tu en passes une »… Tout ça pour vérifier que j’avais bien une bronchite. Au final, après le quatrième passage, les médecins ne comprenaient tout de même pas trop de quel mal je souffrais, car il n’était pas normal que cela dure aussi longtemps. Mais voyant que j’allais malgré tout mieux, ils ont poursuivi la même médication, prétextant qu’elle avait du faire son effet. Je me dis que mes joggings réitérés dans l’air atrophié d’une pollution  digne des pires films d’anticipation ne sont peut-être pas étrangers au mal. Enfin bon, m’en voilà pour ainsi dire sorti, même si je tousse encore. J’ai recommencé à jogger ce matin, avec bonheur, puisque le taux de pollution n’était que de 90, ce qui est ridicule en Chine, mais déclencherait une alerte en région parisienne –ne rigolez pas, c’est le cas-.

Odyssée.

Comme vous l‘avez compris dans le dernier article, Caili et moi-même sommes partis en amoureux le week-end dernier. Comme d’habitude, nous avons profité de ce moment d’intimité pour nous engueuler constamment, puisqu’entre nous tout n’est prétexte qu’aux montées du compte-tour, et que nous n’avons jamais su communiquer autrement qu’ainsi.

Jeudi, j’avais un copieux contrôle qualité à effectuer dans une vétuste usine à Pujiang, et la tâche étant délicate, j’avais proposé à Caili de m’accompagner. Dans la foulée du lendemain, du fait de la proximité, nous sommes allés visiter deux usines, l’une à Jinhua et l’autre à Yiwu, pour le compte de deux autres clients. Sachant que ma belle-mère gardait les petits, l’idée était de profiter de notre présence dans le sud-ouest du Zhejiang, région dont nous raffolons peu, pour faire un tourisme dont, sans obligations professionnelle, nous n’aurions jamais joui.

Odyssée.

Et au sortir de la dernière usine vendredi en fin d’aprèm, nous avons pris le car pour nous rendre à Longyou,  y visiter le lendemain les grottes peu réputées qui s’y trouvent, et qui, pourtant, sont dignes d’un réel intérêt. Ces cavernes façonnées par l’homme ont été découvertes il y a un petit bouquet de décennies ;  leur confection reste un mystère, tant dans la méthode que dans l’objectif… Et pourtant, elles semblent remonter aux Hans, à la grosse louchette il y a 20 siècles.

L’énigme que constituent les grottes de Longyou est, du moins trouve-je, excitant au plus haut point. Rien que cet aspect-là des choses mérite la visite. Hélas, quand on en parle aux chinois qui y sont allés, l’intérêt de l’aventure leur échappe. Enfin, je n’en ai pas parlé à tous les chinois qui y sont allés. Mais même à l’évoquer avec les autochtones que nous avons croisé, ils se sont remémorés la visite avec un soupire d’ennui. Pour eux, ce n’était pas « amusant » -c’est l’adjectif couramment usité en mandarin pour décrire l’objectif d’une sortie, quelle qu’elle soit : c’est assez représentatif de l’infantilisme consensuel-. En fait, j’ai l’impression, d’autant plus renouvelé après ce week-end, que les chinois s’emmerdent profondément dès lors qu’une sortie ne revêt qu’un indéniable et intense intérêt purement culturel qui éveille l’âme autant que l’esprit.

J’avais décris, dans le carnet de voyage dans la province du Hunan, la réaction des touristes chinois lors de notre traversée de grottes somptueuses. Pour moi, c’était « voyage au centre de la Terre », et j’avais envie de me laisser envahir par le silence de l’endroit, jusqu’à saturer mon être de cette atmosphère. Avec les chinois, c’était impossible. Ils ne percevaient rien de tout cela, et plutôt que de se recueillir, de pousser une réflexion dans un lieu approprié, de le ressentir dans ce qu’il a d’éthérique, ils ont braillé comme des gosses, ont sauté par-dessus les rambardes interdisant l’accès de stalactites âgés de plusieurs de dizaines de millénaires, trouvant tout à fait naturel de les endommager pour shooter un selfie de leur truffe citron. J’en étais ressorti frustré et décontenancé : les autres m’avaient empêché d’en profiter, et comme j’étais seul à ressentir ce manque, je ne pouvais rien y faire. Je ne crois pas dans les adages, et pense surtout qu’au royaume des aveugles, les borgnes sont cons. C’est usant de se sentir le roi des borgnes, sans pouvoir faire réaliser leur bêtise aux autres. Vous me trouvez arrogant ? Venez y vivre.

Odyssée.

Pour Longyou, la démarche était un peu la même. Nous en avions touché deux mots au patron de l’usine de Pujiang où la veille, nous avions effectué notre contrôle qualité. Les produits à vérifier étaient assez sympas, et me changeaient de l’ordinaire : il s’agissait de demi-sphères en cristal. L’usine est une des plus abominables que j’ai visité, mais le produit est bon, et les gens gentils, malgré leur indécrassable rusticité. L’atelier est un terrain vague entouré de quatre murs, et sans toit. On y pénètre par un porche qui traverse un petit immeuble bas. On s’attend  à atteindre un atelier, et on se retrouve dans une coure intérieure d’une saleté extrême, qui ressemble bien plus à une décharge publique qu’à un atelier de fabrication. L’usine est à ciel ouvert : étonnant ! Le patron nous a expliqué qu’il y avait un toit, avant, mais que l’administration, pour d’incompréhensibles raisons esthétiques, lui a demandé de l’abattre. A la place, il a voulu bâtir un simple toit de tôles. Mais pour les mêmes nébuleux prétextes esthétiques, l’administration lui a refusé. Depuis, il continue la fabrication de ses produits dehors, qu’il pleuve, vente, neige. Il a juste glissé les machines sous un barnum à la rachitique ossature aluminium pliante, et qui doit bien mal tenir par grand zef. Curieux de tempérament, particulièrement dès lors qu’il s’agit de méthodes de production qui me sont inconnues, je me suis étonné de voir que les blocs de cristal, avant d’être travaillés, étaient rangés dans des caisses en plastique remplies d’eau. Naturellement j’ai demandé la finalité au patron « pourquoi vous mettez le cristal dans l’eau ? ». Et le patron de me répondre « Tu n’as pas compris. C’est l’eau de pluie qui a rempli les caisses, puisque nous n’avons plus de toit ». Ce que je prenais pour une procédure inhérente à la fabrication n’était qu’une contrainte météorologique, conséquence de la précarité des installations.

Odyssée.

Et justement, sachant que nous étions proches des grottes, nous avons demandé au patron s’il y était allé, et ce que la visite valait. Là aussi, il nous a rétorqués que l’endroit était sans intérêt : c’était une grotte vide. Il devait certainement s’attendre à y trouver des boutiques de souvenirs ainsi que des manèges, qui auraient rehaussé à un niveau acceptable l’attrait de la visite. Et bien évidemment, le suspense lié au mystère de la construction de ces cavernes lui échappait complètement.

Constant constat : le niveau de développement de la campagne chinoise, d’où est issu notre bougre, n’offre pas d’éducation suffisante pour que les individus s’interrogent outre mesure. Il était sympathique et accueillant ce patron, et très à l’image de la réussite rurale à la chinoise : affublé d’une odieuse et étriquée veste à carreaux dont la colorimétrie violente faisait mal aux yeux, et d’une ceinture cheap dardée d’une énorme fausse boucle Vuitton façon chanteur de rap, il déambulait gentiment de son pas de freluquet, pauvre cherchant l’allure qui allait faire riche, avec, dans le référentiel occidental, un mauvais goût ridicule tant il en était extrême, tape-à-l’œil, et sonnait faux. Néanmoins, cette misère apparente ne l’empêchait pas de rouler au volant de la dernière BMW, rutilante et rugissante. D’ailleurs, malgré la précarité dans laquelle vivent les gens dans le bled insalubre, ils semblaient pour la plupart conduire des berlines allemandes. Allez comprendre.

Odyssée.

Nous n’avons pas eu à subir les autres dans les grottes de Longyou. L’endroit ne recensant pas de manèges, de karaokés hurlant de la musique de merde, de restaurants hors de prix pour visiteurs de passage, de boutiques de souvenirs ineptes, ils ne remportent pas l’adhésion des touristes chinois. Nous en avons d’autant plus profité. Et le plus émerveillant, c’est qu’au solde de l’impressionnante visite de ces caves bâties avec des méthodes encore actuellement mystérieuses –on ne sait même pas à quoi ces grottes ont pu servir-, le suspense reste entier. Et Caili et moi-même avons longuement disserté sur leur origine, leur raison d’être, leur application, nous perdant en conjectures plus ou moins loufoques quant aux méthodes utilisées pour réussir ce tour de force de construction sous-terraine, des milliers d’années avant la première station de métropolitain.

Tout ce mystère historique est fascinant. Pour un chinois, tout ceci est d’un ennui abyssal. Et moi, la médiocrité, ça me soule. Et quand en plus de cette misère intellectuelle, on est le témoin constant d’un manque d’éducation admis, c’est d’autant plus soulant.

Odyssée.

Je suis d’une prétention snobinarde sans nom ? Ah bon. Avant de nous lapider, moi et mon arrogance néocolonialiste, laissez-moi vous raconter brièvement un passage aux toilettes.

C’était à la fin de la visite, et je cherchais les commodités pour y assouvir une vidange aquatique bien naturelle. Je rentre dans les toilettes, instantanément estourbi par la vision d’horreur. Les gogs en eux-mêmes étaient tout à fait propre. Mais dès la porte passée, je suis tombé nez à groin avec un gros batracien obèse, accroupi à deux mètres sur la gouttière latrinaire. En Chine, on trouve  régulièrement ces chiottes en mode communautaire : une longue rigole en carreaux céramique, surmontée de petits box privatifs : on chie tous dans le même trou, et un filet d’eau permet, parfois, d’évacuer tout cela, pour peu que le courant soit assez puissant, ce qui n’est pas toujours le cas. Souvent subsistent, dans l’affluent, des digues agglomérées de pécu et d’excréments.

Mon chinois ventripotent était accroupi, à la turque, à l’orée d’un de ces compartiments, chiant de tout son soul, bandant tous ses muscles gras à chaque effort anal, éructant avec violence de répugnants râles de poussée à priori de ses assouvissements défécatoires, tout en me matant incompréhensiblement les yeux dans les yeux, sans avoir pris l’inutile soin de fermer la porte de son box, et se demandant certainement pourquoi j’avais la mine si nauséeuse. Le pantalon aux chevilles, la bedaine dépassant d’entre ses cuisses remontées aux oreilles, le crapaud superbe, en plein raideur d’évacuation, se reposait de ses contractions rectales en se raclant la gorge bruyamment, pour mieux cracher des déjections, par la bouche cette fois. J’ai instantanément fais demi-tour, me demandant si je n’allais pas vomir.

Ce dodu chieur chinois sans-gêne est, sans nul doute, un mec pas moins sympa que vous et moi. Mais il y a un moment où le kilométrage cumulé de ces petites saynètes outrageuses permet difficilement de relativiser. On refuse toute l’image en bloc, car on n’en peut plus.

Odyssée.

La visite m’a permis malgré tout quelques sourires magistraux autant que tendres. Un grand parc recense les grottes, et nonobstant la musique hurlante crachée par des enceintes dissimulées dans des troncs d’arbre en plastique, on peut en profiter un peu. Et dans les espaces verts, on trouve, plantés avec ferveur, des panneaux en bois annonçant des avertissements environnementaux. Ce qui m’amuse avec une tendresse extrême, c’est la qualité des traductions anglaises sous le texte en chinois. Cette volonté d’internationalisation est fort louable, et les français, avec leurs « courriels » plutôt que leurs e-mails, devraient en prendre de la graine avec intelligence. Il n’est pas là, le déni de culture. Toujours est-il qu’en Chine, on lit encore régulièrement des traductions aussi rigolotes que poétiques, car à l’image de la langue d’origine, le mandarin. Ainsi, pour inviter les visiteurs à dégarpir des gazons, ou à un comportement « civilisé » -pour reprendre le martèlement chinois- pouvait-on lire sur des larges panneaux le florilège angliciste suivant :

« Les pieds en dehors, l’herbe sourit ».

« Eaux profondes, merci de ne pas fermer » : le mot « close » n’était pas utilisé comme « proche » dans le cadre de la phrase.

« Il est interdit aux feux sauvages ».

Ou le bien mystérieux : « au pied du bénéfice, au pied du rester vert ».

Odyssée.

Nous avons ensuite atteint la bâtisse en bois qui renfermait le passage menant aux grottes sous-terraines. C’est marrant, avec son côté maison de western, la bâtisse m’a fait songé à Black Maria, les studios de cinéma de Thomas Edison, avant l’invention du cinéma. Un studio de cinéma avant l’invention du cinéma ? Ce serait trop long à expliquer…

Sur les murs, on voit les coups frappés par les outils antiques pour creuser les cavernes. Dommage par contre que le rouleau compresseur chinois, certainement pour rendre la visite plus intéressante, s’est senti obligé de recouvrir de sculptures aux proportions staliniennes, aux prétentions traditionnelles, et à la beauté relative. Caili m’indiquait qu’il y avait là peut-être une démarche Feng Shui. A mon sens, ça reste de la destruction de patrimoine antique. Et c’est dommage que le prétexte en soit superstitieux.

Odyssée.

Dans ces grottes majestueuses, des photographes professionnels nous ont proposé « une photo gratuite ». Comme j’ai vraiment horreur qu’on me prenne pour un con, j’ai répondu à Caili, avec un rictus entendu, que la prise de vue devait être gratuite, mais que la photo imprimée, à coup sûr, serait payante. « Non, non » nous ont assuré les photographes « la photo est vraiment gratuite ». Perplexe, nous nous sommes laissés immortalisés sur fond de caverne, et avons continué notre visite, oubliant bien vite cette histoire de cliché gracieux. Et puis quand nous sommes sortis, on nous a bien offert la photo gratuite : elle faisait 2 centimètres sur 1, et était donc parfaitement indécodable !... Par contre, si on le souhaitait, on pouvait acheter un agrandissement pour 15 yuans !... Cette arnaque, tout à fait représentative de la mentalité locale, ce type d’escroquerie, normal et constant ici, m’est tout aussi insupportable que la médiocrité intellectuelle qui empêche de partager des considérations autres que stupides. Et dans le cas de nos photos, il y a indubitablement un mensonge grossier, induisant une vente forcée. Et le pire, c’est que les photographes en question n’en ont même pas honte ! Mais j’en rougirais, et me cacherais dans un trou de souris, si j’osais faire preuve d’autant de petitesse vis-à-vis d’autrui ! Il faut tout de même être sacrément minable pour penser des arnaques aussi basses et misérables. Et comme la société chinoise s’articule autour de ces mesquineries futiles sorties d’esprit tordus qui se croient géniaux de par leur supériorité à entuber l’autre, comment peut-on, avec une mentalité occidentale, être tolérant et respectueux ? Comment peut-on avoir de la considération face à un foutage de gueule tout aussi violent, outrancier, caractérisé… Que banal ?

Odyssée.

On a souvent le sentiment que tout le consensus chinois est bâti ici sur le pouvoir qu’on peut exercer  sur les autres. Pour anecdotique qu’elle soit, cette histoire de photos est révélatrice. Cela me fait songer à une autre anecdote, survenue à l’école d’Angelo récemment.

Il y a quelques jours. Caili s’est rendue à l’école pour déposer Angelo. D’habitude c’est moi qui m’en occupe, mais comme elle avait un message à faire passer à l’institutrice, et qu’a fortiori son mandarin est meilleur que le mien, c’est elle qui a déposé le petit. L’histoire est absurde, jugez plutôt : avant le repas du midi, l’instit demande toujours aux petits s’ils veulent faire pipi. Ensuite seulement ils mangent. Or Angelo n’avait pas envie d’aller aux toilettes au préalable du repas. Par contre, pendant, il a ressenti une envie plombière très prononcée… Mais n’a pas osé demander, puisque quelques minutes plus tôt –avant le repas donc-, l’institutrice avait invité les petits à se vidanger. Résultat : la fuite. Et son pantalon s’est retrouvé trempé. Nous sommes en Chine, l’école maternelle, aussi populaire soit-elle, coute deux mille euros pour mes deux gamins rien qu’en frais d’inscription. Mais pour autant les classes ne sont pas chauffées, car ça coute trop cher. Et les gamins en bas-âge doivent garder leur doudoune durant les leçons, malgré les températures hivernales. Evidemment, le petit Angelo s’est mis à grelotter dans son pantalon imbibé d’urine glacée.

Odyssée.

Pour palier à la réitération d’une telle mésaventure, Caili a ajouté un froc de rechange dans le petit cartable d’Angelo. Et nous avons invité ce dernier à aller aux toilettes dès qu’il en ressentait le besoin, même si ça ne cadrait pas avec l’horaire imparti par son prof. Nous, qu’il pisse au bon moment ou non, on s’en contrefout. L’important, c’est qu’il se sente à l’aise, sans se retenir, sans se tremper, et sans craindre le courroux de son instit. Devant la classe où elle venait de déposer le petit, Caili discutait avec d’autres parents d’élèves, dans une bonne humeur méridionale particulièrement extrême orientale, mentionnant le deuxième futal, pour simplement alimenter une conversation qui, sinon, se serait limitée aux considérations météos d’usage entre inconnus péteux de ne pas se connaitre, mais qui se forcent poliment à communiquer. Et benoitement, elle a du plaisanter une sentence du style « j’ai mis un second pantalon dans le sac, comme ça même si Angelo a peur que l’institutrice lui crie dessus s’il demande d’aller aux toilettes, il y aura de quoi éviter qu’il reste tout mouillé ». L’instit en question a perçu quelques bribes de la conversation, et a, depuis sa classe, engeulée ma femme, lui hurlant, devant un parterre médusé, qu’elle n’avait pas l’habitude de crier sur les enfants –même si manifestement ça ne la dérangeait pas de crier sur les parents-.

Les enfants étaient là.

Les parents étaient là.

Quel merveilleux exemple d’éducation à donner aux petits, et quelle toute aussi merveilleuse façon de rassurer les parents.

Odyssée.

En temps normal, Caili lui serait rentré dans le lard avec la violence verbale et cinglante qui la caractérise du matin au soir –je sais de quoi je parle : je vis depuis 10 ans avec elle, elle gueule du lever au coucher-. Mais là, elle n’a rien osé répondre, et ce pour une seule raison, qui va vous laisser pantois : c’est l’institutrice qui a le pouvoir, et si on ne la joue pas profil bas, elle pourrait très bien s’en prendre à notre fiston. J’en suis resté comme deux ronds de flanc quand, empourprée d’une colère contenue qu’elle n’avait pu exprimer à la fonctionnaire de l’éducation nationale locale, Caili m’a expliqué pourquoi elle avait regardé ses chaussures quand la piètre prof l’avait engueulé devant tout le monde.

Et cette attitude, liée à une misérable ivresse du pouvoir, elle est là aussi consensuelle. A demi-mots, d’autres parents disaient à Caili qu’il valait mieux la fermer, que le petit mentait peut-être, et qu’on ne sait jamais de quelle façon l’institutrice pouvait réagir vis-à-vis du rejeton. Autant dire que Caili, brailleuse combattive invétérée, est rentrée à l’appartement furibard. Quand je lui ai demandé pourquoi elle n’avait pas hurlé plus fort que la déplorable enseignante, elle m’a répondu « je ne veux pas qu’elle s’en prenne à Angelo. Et en Chine, tout le monde sait qu’il faut y aller sur du velours si on ne veut pas que quoi que ce soit arrive aux enfants » -elle-même en arrive à fustiger certains comportements de ses compatriotes (*)-.

Odyssée.

J’étais scié : sciemment, l’instit de mes deux jouissait de sa supériorité envers les parents d’élèves, car si ceux-ci ne se laissaient pas rabaisser autant qu’elle le souhaitait, elle laissait planer la menace de s’en prendre aux enfants. Non mais quelle ignoble instit de merde, quelle salope d’éducatrice mal finie, quelle ordure tordue de concentré de connerie humaine, peut envisager, sciemment, de s’en prendre à des enfants si un parent lui tient tête ? Et comment cette même chiennasse, à l’humanité discutable, peut-elle baser sa communication et son relationnel aux parents sur cette base minable, prétentieuse, autant ivre de pouvoir qu’horrible ? Cela m’a foutu en rogne, et mal à l’aise, à l’idée qu’on puisse s’en prendre à mon fils. Et tout étranger que je suis, personne ne parle ainsi ma femme, à part moi-même. Hélas, je monte généralement dans les tours avant de réfléchir –ce qui, croyez-moi, n’est pas toujours un atout-. Et si j’avais été sur place, j’aurai renvoyé violemment l’instit dans ses vingt-deux, dans un démarrage violent, instantané, automatique, et incontrôlé. Et si elle avait, en retour, osé s’en prendre à mon petit, elle en aurait subi des conséquences encore bien plus violentes. Je suis parent : je ne me serai arrêté qu’au solde de sa souffrance la plus extrême. Mais non, en Chine, accepter cela, c’est normal. Douze ans ici, et ils arrivent encore à me sidérer, hélas par leur petitesse, la médiocrité de leur QI comme celle de leur moralité basique. Même Caili l’a mal vécu.

Je pourrai m’arrêter là. Mais ce serait trop facile, appellerait à la haine, et je m’y refuse. Car je mentirais si je n’admettais pas aussi qu’après douze ans, les chinois arrivent aussi à me sidérer, de manière cette fois particulièrement positive. 

Odyssée.

Après notre contrôle qualité des boules de cristal à Pujiang, nous avons visité vite fait bien fait une usine de bagages  à Yiwu, puis avons pris un car miteux jusqu’à Longyou. Comme cela se pratique encore trop régulièrement à mon goût, nous avons pris un moyen de transport qui ne nous déposait pas à la gare routière, mais quel que part sur le chemin, dans une grande artère. Et démerde-toi. Justement crevé par les deux jours de tournée d’usines et contrôles sur les chaines de production, nous nous sommes endormis dans le car. Arrivé à notre destination, le chauffeur nous a gentiment secoués, avec la rusticité mérovingienne coutumière en Chine. J’ai rapidement sauté hors de mon siège, encore tout brumeux, ai attrapé notre bagage, et me suis extrait du bus long courrier, suivi par Caili. Nous avons marché cinq minutes afin de trouver un hôtel décent où passer la nuit, car celui de la veille, à Pujiang, était abominable. Les serviettes de toilette et les draps étaient déchirés, et je pense qu’ils n’avaient pas été changés depuis belle lurette. J’avais dormi habillé après avoir trouvé un poil sous l’oreiller. Le sol était tellement sale que je refusais viscéralement d’y poser le pied nu, et le papier peint était arraché un peu partout. Dans le cadre d’un déplacement pro, comme à Pujiang, je m’astreins à des dépenses minimums, quitte à passer la nuit dans un hôtel miteux. Par contre, nous étions vendredi soir, nous avions fini le travail, et étions arrivés à Longyou pour y faire du tourisme : un hôtel plus proche d’un confort acceptable nous paraissait indispensable. Nous étions dans la rue, sortis du bus depuis cinq minutes, et regardions autour de nous à la recherche d’un palace peu cher pour la nuit.

Comme pour nous enregistrer à l’hôtel, il nous faut des pièces d’identité, Caili m’invite à sortir mon passeport de mon sac à dos. Machinalement, je fais le geste de resserrer les bretelles de ce sac sur mes épaules… Pour réaliser que le sac n’est pas sur mes épaules : je l’ai oublié dans le car ! Il y avait, en plus de mon passeport, mon PC, mon portefeuille, mes cartes bancaires chinoises et françaises… Bref tout ce qui avait de l’importance. Nous commençons à courir en tous sens, comme des poulets aux quels on a coupé la tête : sans passeport je ne peux plus prendre de train, et je ne peux pas obtenir de chambre d’hôtel.

Odyssée.

Caili coure vers le premier commerçant, lui demande en hurlant où est la gare routière la plus proche. Elle est apeurée, il reste placide, prenant le temps de répondre. Nous avançons dans la rue, Caili dégaine sa tartine téléphonique, et compose le 110, l’équivalent de police-secours. Elle tombe sur un disque, effrayée à l’idée d’avoir à expliquer ma piètre histoire de sac oublié dans le bus à une préposée qui, si elle répond, se sentirait peu concernée.

Coup de chance : un mètre plus loin, alors que nous courrons dans la direction que le car avait prise après nous avoir quittés, nous tombons nez à nez avec l’entrée d’un commissariat ! Caili beugle avec inquiétude la situation et le contenu de ma perte. Sous le porche de l’hôtel de police, quatre flics en uniforme se sont précipités. Ils écoutent, tentent de calmer mon épouse pour bien percuter sur le déroulé des évènements, et appellent la gare routière, en espérant que le chauffeur de notre bus s’y soit bien rendu. Ne comprenant pas tout, et par besoin d’être rassuré, je demande à Caili toutes les deux minutes ce qui se dit. Elle m’envoie finalement bouler, me demandant de la laisser gérer.

La gare routière semble très proche. Un des policiers en uniforme nous fait grimper dans son pick-up gyropharé, et, en dépit des règles du code de la route, fonce à vive allure, pour s’arrêter à l’entrée de la gare susnommée. Elle était à un pâté de maison. Nous descendons, et courons vers le parking arrière de la gare, où tous les bus sont rangés pour la nuit. Dans les ténèbres, nous regardons les affiches de destinations, posées derrière les pare-brises, dans l’espoir de tomber sur le car Yiwu – Longyou, où j’ai oublié mon sac. Il fait noir, on ne voit rien, le flic bombe le torse, et voyant son uniforme, les préposés à la gare se demandent bien ce qui va leur tomber dessus. Ils échangent dans le dialecte local, nous envoient à l’entrée de la gare. Là, dans une guérite, un petit vieux guette les entrées et les sorties. Il nous indique que le bus pour Longyou n’est jamais arrivé ici, mais sort une antique liste fripée avec les coordonnées de tous les chauffeurs. Il y en a deux qui assurent le trajet depuis Yiwu, et a priori, le petit vieux sait lequel d’entre eux était de conduite aujourd’hui. Le policier dégaine son smartphone, compose le numéro de celui-ci, et s’entretient dans le patois. Deux minutes plus tard, nous repartons tous dans le pick-up, et écumons les ruelles adjacentes de Longyou. Le flic, cherchant visiblement son chemin, rappelle son interlocuteur à plusieurs reprises pour obtenir des informations plus précises quant à l’endroit où il se trouve.

Odyssée.

Finalement, le pick-up s’engouffre dans une ruelle ténébreuse, et après avoir passé l’angle, nous découvrons un bus, posé dans le noir, entouré de deux voitures de police, qui l’éclairent de leurs phares. Quatre spadassins de la maréchaussée sont déjà sortis, et s’entretiennent avec un petit bonhomme tout penaud, sur le marchepied de son car, et que nous reconnaissons immédiatement : « c’est le chauffeur de notre car pris à Yiwu ! » hurle Caili dans l’habitacle, pointant du doigt le petit bonhomme.

Nous sortons, les policiers m’invitent avec une politesse protocolaire à monter dans le car, et à indiquer où j’avais laissé mon sac à dos. Je le retrouve, immédiatement : il n’a pas bougé de sa position, dans le rack étriqué au-dessus de mon siège. Je soupire d’aise. Un flic me demande de vérifier le contenu. Tout es là, passeport, PC, appareil photo, portefeuille, cartes bancaires, rien n’a bougé. Je ressors du car, remercie le chauffeur et les cinq policiers qui se sont empressés de remuer ciel et terre pour enquêter sur « l’affaire ». A croire que le commissariat de Longyou avait mis ses plus fins limiers sur la piste de mon sac à dos. J’en sourie maintenant, mais face à la bêtise de mon oubli, au réveil dans ce bus provincial, je me suis senti tout con, et m’en suis voulu d’avoir généré tout ce déploiement gendarmesque pour ma seule petite personne. Je me suis confondu en remerciements obséquieux, ma gêne étant palpable… Autant que mon étonnement. Trois voitures de police et cinq flics, ça faisait tout de même beaucoup. En comparaison, en France, sans trop savoir, je me dis que le commissariat aurait proposé à un quidam oublieux d’aller voir par lui-même aux objets trouvés, et de se démerder. C’est à ce genre de pragmatisme, d’abnégation de soi-même et des moyens décuplés pour des motifs parfois futiles que, je l’admets, j’apprécie la mentalité chinoise. Ici, on dirait que tout est toujours possible.

Il y a le pouvoir, policier, pour venir en aide au piètre petit étranger perdu que j’étais, sans mon sac à biens précieux. Mais il y a le pouvoir, professoral, de cette mégère instit, prête à faire peser sa capacité à s’en prendre à mon fils, si on lui répond sur un autre ton que précieux. Tout est toujours possible, en effet, mais reste question d’influence.

Pour conclure l’odyssée de notre week-end, dimanche, nous avons visité Qiandaohu, où « Lac aux 1000 îles », gigantesque flaque artificielle d’où s’extirpe en touffes le millier de fort zoulis îlots du titre. Noyée il y a une soixantaine d’années, la cuve qui renferme le lac contient aussi un village fantôme et sous-marin, dont de récentes plongées ont démontré qu’il était resté intact : excitation, mystère, imagination, tout est propice au plaisir à la vue de ce miroir calme où culminent sommairement, épars, les petites pâtés surnageant.

Pout autant, même combat, le site est aussi enivrant que la visite est soulante : les chinois sont bordéliques, resquilleurs, sales, braillards, et l’endroit est conçu avec une seule finalité, sucer les touristes jusqu’à la moelle, quitte à les faire rentrer à poil.

Odyssée.

Qiandaohu, c’est un de mes pires souvenirs touristiques en Chine, et donc, au monde. Ca n’a rien à voir avec l’endroit, qui est superbe. Le problème, c’est que tout est mis en place, avec une stratégie tractopellienne, pour détourner de la vue, qui est pourtant le seul intérêt de l’endroit et de la visite. Par contre, comme je l’évoquais, on ressent la pression, à chaque instant, de tout l’environnement pour faire sortir le portefeuille et pomper un max de thunes pendant le peu d’heures que dure la croisière sur le lac, au demeurant ravissant, donc.

Nous étions pourtant partis du bon pied, qui plus est poussant la pédale : la veille au soir, samedi donc, arrivés au bord du lac, nous avions loué un romantique tandem pour nous promener sur les berges. Normalement, les locations de vélo se terminent à 18 heures. Et c’est l’heure à laquelle nous sommes arrivés, après avoir pris le car Longyou - Qiandaohu. Dès la sortie de la gare routière, les taxis illégaux nous ont sauté dessus, leur emprise était telle que si j’en avais boxé un, j’aurai pu moralement plaider la légitime défense.

A 18 heures, le loueur de cycles nous a proposé de garder le tandem aussi longtemps que nous le souhaitions, jusqu’au lendemain matin, car lui fermait boutique. Il ne nous a fait payer que pour deux heures, et nous a fourni un antivol pour sécuriser le double vélo à notre retour. Nous avions convenu de lui rapporter la clé le lendemain.

Odyssée.

C’était vraiment une aubaine, et nous avons gardé le vélo pendant une bonne partie de la nuit, découvrant les environs. En déambulant sur notre destrier dans les rues de la ville, nous l’avons adoptée –la ville, pas le destrier- : propre, charmante, peu bruyante, mignonnette, avec ses rues peu larges qui serpentent, montent et descendent. Caili et moi-même avons commencé à évoquer un déménagement, ironisant à peine : en vérifiant le taux de pollution comparativement à Suzhou, rien que ce paramètre-là justifiait de venir s’installer à Qiandaohu. Et puis, fuyant les établissements touristiques du bord de lac, nous sommes tombés sur une rue ou s’alignaient des restaurants aux terrasses sommaires, chaleureuse, méridionales, et avons décidé de nous y installer. On s’y est senti bien dès le premier coup d’œil. Nous avons merveilleusement bien mangé : chaque plat n’était pas seulement un délice, mais aussi une découverte de saveurs insoupçonnées. Caili s’est faite particulièrement plaisir en commandant un de ses péchés mignons : la tête de poisson. Ma mère, qui est née aux Antilles, en raffole tout autant, et s’est toujours demandé pourquoi les métropolitains n’en mangeaient pas alors que les joues sont, parait-il, la meilleure partie du poisson. Seul petit bémol, et on en revient toujours au même problème : la salubrité. Au restaurant, les chinois trouvent naturel, par commodité, de jeter au sol leurs détritus, donnant rapidement au trottoir l’apparence d’une décharge. De même, au bout du talus, chaque établissement avait disposé ses poubelles, à un mètre seulement de la table la plus proche : pas très agréable pour les clients venus manger !... Mais là encore, nous étions semble-t-il les seuls que ça incommodait. Pourtant, pour le coup, nous avons oublié rapidement ces petits désagréments tant nous avons été submergés par le régal qu’a constitué le diner. Conséquence logique, nous étions bien lourds en repartant. Dieu merci, nous rentrions en tandem : un peu d’exercice s’imposait. Bref, nous nous sommes couchés, certes un peu chargés au niveau digestif, mais avec un sentiment de plénitude.

Le lendemain, nous avons déchanté.

Odyssée.

Rendez-vous était pris devant l’hôtel à 8 heures 10. Nous rendons les clés du tandem, et attendons le départ pour le bateau, la croisière étant l’attraction incontournable de Qiandaohu. Le bateau a un peu de retard, car la brume sur le lac reste importante. Finalement, on nous emmène rejoindre un groupe sur l’esplanade qui amène aux docks. C’est là que l’enfer a commencé. Nous étions plusieurs centaines de touristes. Les guides comme les vendeurs de souvenirs beuglaient dans leurs assourdissants mégaphones. Déjà j’en tremblais de mal-être ; j’avais le sentiment que ma tête allait exploser, et ne rêvait que d’une chose : fuir les gens pour me réfugier dans le silence. Et puis il y avait les hurlements des téléphones, les gens qui braillaient, qui crachaient partout et par terre, ou ceux qui nous tournaient autour comme des mouches à merde souhaitant nous vendre n’importe quelle saloperie sans intérêt à un tarif incohérent. Et nous avons ainsi attendu une heure. Moi, je choisissais ma position géographique en fonction de l’environnement : dès qu’un endroit devenait trop bruyant, je le fuyais pour un autre, réajustant ma localisation constamment. C’était comme d’avoir la tête coincée entre deux baffles de boite de nuit : j’avais le sentiment de devenir fou, et de ne pouvoir m’en extirper. Les chinois patientaient dans leur assourdissant bordel, semble-t-il content de la relaxation que leur conférait le moment. Pour reprendre l’adjectif couramment admis, ils trouvaient cela « amusant ».

Et puis nous avons avancé, dans la désorganisation la plus complète. Pour rejoindre les docks, et donc notre bateau, il faut traverser un bâtiment. Evidemment, en Chine il n’y a pas de file d’attente où les gens se respectent et attendent leur tour. Ou même s’il y en une, sa raison d’être est purement décorative, et tout le monde s’en fout : Il n’y a qu’une marée pugilistique d’individus qui s’écrasent les uns les autres sans vergogne afin d’arriver le premier au tourniquet d’accès aux docks. Compressé, j’hurle, je joue des coudes en faisant exploser mon écœurement face à tant de cuistrerie resquilleuse. Mais j’hurle face à un mur : tous sont comme ça, ce comportement, inaccessible dans sa compréhension selon les canons occidentaux, est spontané chez eux.

La croisière coutait soi-disant 215 yuans par personne. Pour un tour en bateau de quelques heures, ça n’est pas particulièrement dispendieux. Mais une fois que nous avons acheté nos tickets, la guide nous a précisé que cela donnait accès à une place de base –d’où on jouissait en fait à peine de la vue, a priori but de la visite-, mais qu’il y en avait de plus confortables pour 35 yuans de plus, et qu’il fallait ajouter encore 35 yuans pour le repas du midi, sachant que nous rentrions à quai vers 15 heures.

Odyssée.

Le bateau s’arrêtait sur trois îles. La première permettait d’accéder à un panorama somptuaire, accessible via un téléphérique qui coutait 60 yuans par personne. De même, on pouvait redescendre par bobsleigh, pour 40 yuans par personne. Et si, comme nous, on ne cède pas un renminbi une fois arrivé sur l’île, le chemin piéton est balisé de suffisamment de magasins de souvenirs devant lesquels les vendeurs viennent directement haranguer le chaland pour lui refourguer ses merdouilles, dans des hurlements de poissonnières, qui, tous marins qu’ils soient, empêchent de profiter de la sérénité du lac. Quand on a du mal à grimper, tout ceci est d’autant plus exténuant. Mais de là-haut, la vue vaut le coup. Vraiment. Le miroir aquatique s’étale jusqu’à l’infini, saupoudré de petite mottes ilotières, dans un gigantisme mignon.

C’est sur la deuxième île qu’on gueuletonne.  Pour 35 yuans, même si ça n’est pas excellent, ce n’est vraiment pas cher du tout. Et c’est à volonté. Par contre, avant même de débarquer, la guide nous a prévenu : sur l’île tout est payant, et il y a deux attractions majeures. La première est un spectacle avec des transsexuels thaïlandais, et le deuxième sur la culture africaine avec de « vrais africains qui font du tam-tam». Je la cite verbatim. J’étais estomaqué par l’opportunisme ridicule des réjouissances : en quoi la culture africaine ou les zézettes thaïlandaises  représentaient-elles une adéquation quelconque avec l’enivrante somptuosité du paysage dont on aurait pu profiter en toute sérénité ? Imaginerait-on, pour la visite d’un panorama des volcans d’Auvergne, proposer un spectacle tribal avec de « vrais africains » ? Pourquoi pas avec pagnes et sagaies tant qu’on y est ? Et pourquoi ne pas les mettre en cage, aussi ?

Dans cette démarche, il y a un tas d’autres idées à promouvoir pour l’élévation intellectuelle des masses : des courses en sac lors de la visite du Musée du Louvre, des concours de pèche à la ligne dans les douves du Château de Chambord, des jokaris dans un musée de porcelaine antique, etc… Nous concernant, nous nous sommes contentés de manger, et avons essayé, tant que faire se peut, d’éviter les touristes braillards pour trouver des points de vue sympas où profiter de la vue. Pas évident, et plutôt usant. Les touristes, a fortiori dans un lieu touristique, sont inévitables. Mais dans le cas de la Chine, c’est leur comportement qui est éreintant.

Odyssée.

Dans le bateau, ça n’était pas mieux. Pour une raison qui continue de susciter ma plus vive incompréhension, les chinois partent du principe qu’on ne peut entendre qu’à condition que ça hurle. Et dans notre cabine VIP à 35 renminbi de plus, un haut-parleur crachait les commentaires de la guide –commentaires généralement tarifaires- tellement forts que même en nous bouchant fortement les deux oreilles, nous entendions encore tout à fait distinctement le contenu précis de son monologue. A chaque grésillement de l’enceinte annonçant une prestation beuglée, Caili et moi-même courions à l’extérieur nous accouder au bastingage. Et ces discours n’en finissaient pas, gâchant, là encore, le silence –hormis le roulis- dans lequel nous aurions pu profiter du panorama sur le lac et ses îles embrumés.

Avec tout ce raffut, quand nous avons finalement accosté sur la troisième île, c’est mon esprit qui était embrumé. Et dès que nous avons suivi le sentier serpenté de cet îlot, nous avons compris que l’objectif de cette dernière halte avant le retour au dock d’origine était unique : nous faire traverser une dernière fois un alignement de magasins vendant des souvenirs, en tentative ultime de nous soutirer l’oseille que nous n’avions pas encore dépensé dans les deux îles précédentes.

Tout ça pour rentrer chez nous via Hangzhou dans les conditions que j’énumérais dans le précédent article. J’aime bien commencer par la fin, et désorienter le lecteur. C’est en fait à l’image du vertige qui me prend quand je suis entrainé dans le typhon bordélique, sonore, et sale, de ces environnements qui me sont devenus insupportables.

Odyssée.

Il y a eu deux aspects positifs à ce week-end.

Le premier, que j’ai longuement formalisé dans cet article et le précédent, c’est que j’ai conscience d’avoir atteint ma limite de tolérance par rapport à la misère en Chine, principalement intellectuelle. En fait il y a eu un déclic.

La seconde c’est que, sortant du milieu familial et professionnel –qui est le même : on travaille chez nous-, ces quelques jours à deux nous ont énormément rapprochés, Caili et moi. Je crois qu’on s’est rendu compte à quel point on tenait l’un à l’autre, sans vraiment avoir à le communiquer. De toute façon, comme elle a toujours le nez pointé sur son téléphone portable, la communication est limitée. Elle se plaint de la place que prend le cinéma dans ma vie. Pour autant, quand on dîne en amoureux dans un restaurant, je ne regarde pas en même temps un film de Buster Keaton, l’œil gourmand, en ignorant la présence de mon épouse. Alors qu’elle, elle ne se prive pas de consulter constamment sa tartine avec l’automatisme d’un junkie.

(*) au même titre qu’il m’arrive de fustiger le comportement des miens.

Odyssée.

PS : l'album complet du week-end est disponible sur ma page Facebook.

Rédigé par Christophe Pavillon

Publié dans #la culture entre 2 chaises.

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Christophe Pavillon 23/04/2015 02:51

Salut David,

Je me demandais depuis tes premiers commentaires si le "de Namur" avait une consonance aristocratique, j'ai ma réponse !

J'ai lu l'article que tu m'as communiqué avec beaucoup d'intérêt. Je trouve dommage qu'il n'évoque que les problèmes en vol... Car je trouve que ce manque de "civilisation" (pour reprendre le terme chinois très à la mode-moi-l'noeud) se retrouve dans tous leurs comportements : ils sont sales, jettent tout ce dont ils n'ont plus besoin par terre (c'est toujours très agréable de voir les monceaux de détritus sous les tables quand on rentre dans un restaurant), hurlent pour communiquer, font un maximum de bruit, répondent en beuglant dans leur téléphone (même à proximité d'un tiers, ou dans l'exigüité des transports en commun), fument partout (jusque dans les ascenseurs), ne respectent pas les files d'attente, et ne peuvent s'empêcher de bousculer les autres, le tout dans un sentiment de normalité complètement ébahissant. Et perso, le tourisme en Chine, c'est fini : la saleté, le chaos, le bruit, la stupidité, j'en ai soupé.

Tout cela provient du manque d'éducation lié au niveau de développement. Cela devrait se régler dans les générations à venir. Qui plus est la Chine est ouverte sur le monde dorénavant, et se rend compte de la façon dont le comportement de ses compatriotes est ressenti.

Pour autant les chinois restent très gentils, et comme je le racontais avec cette piètre histoire de sac à dos perdu dans le car, ils sont toujours prêts à aider. En comparaison, un chinois qui ira voir les flics en France pour recevoir de l'aide risque de ne pas être reçu avec la même considération.

Faites mes amitiés à la Belgique. C'est un pays pour lequel je conserve une grande affection, dans lequel je me suis déplacé très régulièrement quand je travaillais en France, et où j'avais fais un stage de 2 mois quand j'étais étudiant... Là aussi, il y aurait un roman à raconter...

Christophe.

David de Namur 21/04/2015 17:58

Christophe,

Merci pour vos deux derniers articles ("Odyssée" du 11 avril et "Versus" du 4 avril).

Je me suis esclaffé quand je suis tombé sur ce texte, cela ressemble à de l'humour belge:

"C’est sur la deuxième île qu’on gueuletonne ... avant même de débarquer, la guide nous a prévenu : sur l’île tout est payant, et il y a deux attractions majeures. La première est un spectacle avec des transsexuels thaïlandais, et le deuxième sur la culture africaine avec de « vrais africains qui font du tam-tam». Je la cite verbatim. J’étais estomaqué par l’opportunisme ridicule des réjouissances : en quoi la culture africaine ou les zézettes thaïlandaises représentaient-elles une adéquation quelconque avec l’enivrante somptuosité du paysage dont on aurait pu profiter en toute sérénité ?"


Je vis et travaille à Namur (sud-est de la Belgique), j'ai un peu près le même âge que vous, j'ai vécu 5 ans à Guangzhou, j'y travaillais pour une entreprise taiwanaise comme ingénieur informaticien, et mon épouse est aussi chinoise. C'est sans doute pourquoi je comprends vos articles, ils me rappellent beaucoup ma brève vie en Chine.

Je suis tombé sur un article sur les comportements "inappropriés" des touristes chinois à l'étranger, il est court mais en anglais. J'ai pensé à votre blog quand je l'ai lu:

https://www.yahoo.com/travel/china-tells-its-tourists-behave-overseas-or-116362029607.html

Si vous ne pouvez pas acceder à cet article depuis la Chine, je vous l'enverrai en format "texte".

David de Namur

Pierre-Yves 13/04/2015 14:01

Merci, Christophe, pour cet article ! J'adore ton écriture et le sourire m'a habité pendant tout du long :-).

Christophe Pavillon 14/04/2015 00:42

Avec plaisir mon cher Pierre-Yves !
Amicalement.