Versus.

Publié le 4 Avril 2015

Versus.

C’était dans une large allée, à l’entrée de l’autoroute, quelque part au nord de Hangzhou, de nuit. Il pleuvait. Le sol boueux était jonché de détritus, au point que l’herbe pétrie de gadoue formait un humus d’ordures nauséabondes. Sur un petit terre-plein vert-de-gris à peine dissimulé de quelques arbres biafrais, à quelques mètres seulement derrière nous, des petits paquets de pécu témoignaient de l’utilisation de l’endroit en latrines : c’est un lieu commun, une sorte de jardin public autoroutier, traversé par tous, mais les gens ne s’y privent pas d’y chier, avec un naturel dénué de la moindre interrogation, puisqu’ils y travaillent, qu’ils y passent leur journée.

Ces gens, ce sont les péquenauds professionnels du transport illicite. Moi, l’endroit, les gens, et l’évènement, aussi anecdotique soit-il, m’ont fait franchir, je crois, une limite définitive quant à ma capacité d’acceptation d’une certaine Chine, celle que vous ne lirez pas dans les dépliants touristiques, celle que vous ne verrez pas sur les cartes postales, celle de la cour des miracles, bien réelle, et bien plus présente que les vertigineuses tours de verre qui cachent les tristes laissés pour compte du miracle économique. C’était hier soir. Caili et moi-même étions là, alignés en piquets tendus dans un carré humain d’une vingtaine d’illustres inconnus ocre venus là pour la même raison que nous : prendre de façon illégale un car de nuit pour rentrer à Suzhou. Ce petit cube organique, figé sous un barnum de forain, s’abritait des trombes. Cela faisait deux heures que nous étions là, debout, les pieds dans une flotte gorgée d’immondices. Moi, j’avais peur de chopper un virus rien qu’en respirant, ou une inflammation aux yeux rien qu’en regardant les excréments jonchant le sol. Il était 22 heures. Le car pour Suzhou aurait du arriver depuis belle lurette.

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Le périple avait commencé deux heures plus tôt. Arrivés depuis Qiandaohu à la gare routière de Hangzhou, nous y avions appris qu’il n’y avait plus de car pour rentrer à Suzhou. Caili, consultant son inséparable téléphone, proposa d’aller à la gare ferroviaire : il nous restait largement assez de temps pour attraper le dernier train. Nous partageons un taxi avec un voyageur ayant fait le même constat. Arrivés à la gare, après avoir patienté dans une longue file d’attente où la première catégorie de  chinois sans-gêne fume au mépris du plus basique respect d’autrui, et où la deuxième resquille la file pour atteindre le guichet sans se soucier de notre pied-de grue, la guichetière nous crache dédaigneusement qu’il n’y a plus de place. « Au suivant » hurle-t-elle sans même nous laisser le temps de prendre une décision quant à un plan B. Après quelques tergiversations durant lesquelles nous ne manquons pas de nous engueuler bruyamment, et en public, Caili et moi-même décidons de tenter notre chance dans un car de nuit. C’est complètement illégal, mais c’est tout aussi répandu que les cars de jour, légaux, eux. Et malgré la mauvaise réputation de ces passeurs d’une ville à l’autre, les chinois considèrent les uns avec la même normalité que les autres. Nous ce qu’on voyait, c’est que nous avions du boulot le lendemain, et aussi que cela nous économiserait une nuit d’hôtel.

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Ce petit business est organisé par les guichetiers vendeurs de tickets de bus longue distance. Ils sont au cœur d’un réseau qui les relie aux chauffeurs. Et ils vendent, à leur compte, des tickets de car. Ces bus ne sont pas fictifs : ils se rendent en général à une destination bien plus lointaine, et ils s’arrêtent tout simplement, avec l’accord du chauffeur, à l’entrée des autoroutes des grandes villes qui se trouvent sur le trajet, afin de remplir les places restés vides, au black. Et pour gérer l’intermédiaire entre le guichetier et le chauffeur –chauffeur qui ne travaille jamais seul : il dispose avec lui d’un rabatteur qui, à l’approche de piétons sur le chemin, hurle par la fenêtre ou la porte dangereusement ouverte une proposition de transport-, il y a le transitaire : celui qui gère l’acheminement du guichet jusqu’à l’aire d’autoroute, cette fameuse allée digne des bas-fonds de Calcutta, prise d’assaut par les pauvres qui la pourrisse et l’envahisse. Et pour notre transitaire d’hier soir, je n’ai que mépris, quelles que soient les excuses idéalistes occidentales qu’on trouvera à sa condition.

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Il est passé récupérer le petit groupe de voyageurs que nous étions, devant le guichet qui se fermait. Il nous a guidé jusqu’à un sombre parking en épi, où il avait garé, dans une position en dépit du bon sens automobilistique le plus flagrant, son mini-van archaïque et dégueu. Le véhicule était dans un tel état que sa vue seule m’a rendu nauséeux. J’ai soupiré de lassitude vomitive à l’idée que j’allais devoir m’asseoir dedans en retenant ma respiration. La peinture de la porte du hayon arrière semblait tenir par les coulées de crasse croûtées. Il a ouvert, dans un tremblement aigue de craie qu’on fait siffler atrocement sur un tableau, la porte latérale de son taudis sur roues. J’ai laissé les autres passagers monter, et ai jeté mes sacs par le hayon arrière béant. Le chauffeur, avec une brutalité simiesque, a tenté de refermer quatre fois la porte en la claquant violement. Son van était tellement vétuste que la porte fermait à peine, et c’était déjà un miracle qu’elle ne s’effondre pas. Je n’ai même pas souhaité l’aider, tant la sordidité du véhicule m’empêchait de ne serait-ce qu’en renifler la carrosserie. Nous avons tenu serré à trois, sur la banquette arrière élimée. Caili, n’ayant plus de place sur la banquette du milieu, a du s’asseoir sur un tabouret en plastique. Moi, ayant vu le mal avec lequel notre guignol de chauffeur avait réussi à fermer la porte du coffre arrière en la claquant avec une violence proche de la rupture, j’étais certain que j’allais voir mes bagages choir sur la route : la porte n’allait pas pouvoir tenir beaucoup plus longtemps. Ne comptant pas sur la chance, au moment où le bougre a démarré rudement, j’ai passé mon bras derrière le dossier de la banquette, et ai tenu mes sacs par leurs poignées : si la porte s’ouvrait, ou tombait, au moins je n’aurai pas perdu mes sacs.

Nous roulons trois minutes, sans qu’aucune considération pour une sécurité minimaliste n’entre en ligne de compte. Le seul paramètre semblant compter, c’était l’indéniable supériorité du conducteur sur les autres automobilistes, quel que soit le coût en vies humaines ou en tôles froissées. Puis le charlot au volant reçoit un coup de fil. Comme de nombreux chinois, il ne sait pas communiquer au téléphone autrement qu’en aboyant.  De la main qui ne tient pas les sacs, je me bouche une oreille. Violemment, il fait demi-tour. A travers le bref échange qu’il a beuglé au bout du fil, j’ai cru comprendre que nous retournions sur nos pas pour chercher un passager retardataire. Mais où va-t-il bien pouvoir s’asseoir ? Déjà Caili n’a plus de place sur une banquette, et est obligée de poser son bien ravissant postérieur sur un antique tabouret plastique aux teintes acidulées passées.

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Nous arrivons à notre point de départ. Le chauffeur ne prend pas le temps de se garer, et reste au milieu de l’étroit parking, en côte. Et quand il sort, après avoir claqué la porte, nous sentons le mini-van qui recule de lui-même : ce connard n’a pas serré le dispensable frein à main. Il fonce droit devant, et ne voit pas son tacot pourri qui recule. Et derrière nous, la route est fouettée du passage de voitures à grande vitesse en tous sens. Il fait nuit, il pleut, nous reculons sans aucun contrôle, les autres automobilistes, qui roulent vite, vont nous voir au dernier moment, je suis sur la banquette arrière, je ne suis même pas aux premières loges, j’ai les fauteuils d’orchestre pour être la première victime de la collision avec la première auto qui ne manquera pas de nous emboutir. Ou bien si nous réussissons, par miracle, à éviter l’accident, c’est le terre plein central qui sépare les deux fois deux voies de la route qui aura raison de la course du van. J’ai le sentiment d’être le seul à réaliser le danger total vers lequel nous reculons inexorablement. C’est usant en Chine, d’avoir le sentiment constant, et avéré, de mettre en danger sa vie, du fait de la stupidité consensuelle de tous ces autochtones qui n’ont aucune notion du risque. Moi, je vois, dans un ralenti, -certes cinégénique, mais extrêmement angoissant au su de l’inévitable issue morbide-, les autres passagers du van ne pas réagir alors que notre van régresse vers notre inexorable fatalité, heurté que nous allons bientôt être, finissant dans un dérisoire amalgame mécanique et organique de tôles déchirées, froissées et de viscères hachées. 

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Je profite de ce ralenti pour ouvrir une parenthèse, car ici, l’appropriation du risque est soit inexistante, soit obscurantiste, car emplie de superstition. Si nous étions à Hangzhou hier soir, c’est parce que Caili et moi-même nous sommes absentés pour quelques jours. Nous avons laissé la garde de nos chérubins à la Sainte Inquisition, nommément ma belle-mère. En illustration de cette histoire d’implication des superstitions dans le concept du risque, comme je le répète jusqu’à la nausée, et ce à chaque article, nous ne bénéficions d’aucun subside étatique, de quelle que nation que ce soit. Vous allez voir où je veux en venir. Bref, nous devons donc penser à notre santé par nous-mêmes. En conséquence, nous avons ouvert un compte en banque qui, sans être largement garni, renferme suffisamment d’économies immédiatement disponibles pour nous faire opérer à cœur ouvert, si justement le cœur nous en dit. Personnellement, je vis plus confortablement mes cuites à la Tsingtao et mes joggings aux prétentions rajeunissantes depuis que je sais qu’en cas d’accident cardio-vasculaire, Caili peut dégainer immédiatement cette carte bancaire, et en tapotant un bref code numérique, me faire prodiguer tout le vaste éventail de soins et traitements médicaux que l’aréopage esculapien des sommités hospitalières de Suzhou ne manquera pas de proposer pour sauver une vie qui m’est chère, à savoir la mienne. Et c’est encore plus vrai si c’est celle de ma femme ou de l’un de mes fistons. Or, sachant que nous allions nous absenter quelques jours, j’ai rappelé à Caili qu’il fallait, par sécurité, remettre cette carte bancaire à sa maman : ainsi, s’il arrivait quelque chose aux enfants, elle pourrait siphonner notre compte en banque pour les faire soigner de la manière la plus rapide et efficace possible. Caili, en bonne chinoise, a tiqué. Et après un instant d’interdiction, elle a tout de même osé me dire « je préfère qu’on emmène cette carte avec nous ». Même si j’ai heureusement eu le dernier mot, car la stupidité m’exaspère –elle m’exaspère d’autant plus que la plus abyssale des stupidités est plus puissante que les plus hauts sommets de l’intelligence : avec quelqu’un de génial, on peut toujours discuter… Avec un autiste, c’est peine perdue- je n’ai pas pour autant eu le sentiment de réussir à la raisonner. Car dans son esprit, elle en était restée à l’inquiétante étroitesse du postulat qui était de croire que si sa génitrice disposait d’une carte bancaire alimentée de suffisamment d’oseille à seul fin d’assumer des soins médicaux en cas de malheur, nous n’allions faire qu’une chose, inéluctable : attirer le malheur. Ainsi valait-il mieux qu’elle ne disposât pas de cette carte.

Restez : ce n’est pas le décalage horaire. En Chine aussi nous sommes au XXIème siècle.

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Et donc, pendant ce temps, le van miteux reculait comme dans un film de Claude Sautet bientôt gore. J’ai immédiatement réalisé qu’engoncé dans ma banquette défoncée au fond du minuscule fardier faisandé, je n’aurai ni le temps ni l’espace de passer par-dessus les quidams de la banquette du milieu, et d’atteindre l’entre deux sièges de devant, pour saisir le frein à main, le serrer à mort, et arrêter notre descente infernale. Et le problème, c’est que je semblais être le seul à me rendre compte que sans réaction, nous vivions-là nos dernières secondes. Le mini van descendait, personne ne bougeait : le danger n’existait pas. De l’arrière du véhicule, j’ai hurlé avec terreur. Le chauffeur, par curiosité, s’est retourné. Voyant que son ambulant galetas galeux reculait vers notre probable trépas, il s’est rapproché sans vraiment se précipiter, a sauté à l’avant, et a serré brutalement le frein à main. Le véhicule s’est immobilisé dans un sursaut. Au su du sordide état visible du chariot, je me suis interrogé quant à son misérabilisme mécanique. Le frein à main allait-il tenir en pente, avec une quantité de passagers surnuméraire eu égard à l’utilisation normale du taudis maudit?

Et au-delà de cela, comment peut-on être aussi con que ce chauffeur de merde ? Et le plus frustrant, quand on passe près de la mort, c’est de se dire qu’on est à la merci de ces cons-là, qui ne se rendent pas compte qu’ils vous font prendre un risque intense. Qu’ils veulent le prendre, les concernant, les regarde. Mais on ne peut même pas leur expliquer : intellectuellement ils ne sont pas équipés pour percuter. Tout ceci leur parait être d’une normalité absolue.

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Le passager retardataire est arrivé. Il n’y avait plus de place dans l’habitacle. Avec une banalité indiscutable, le chauffeur à ouvert la porte du hayon officiant en coffre, et a ordonné au voyageur de s’asseoir sur un tabouret en plastique haut de vingt centimètres. J’en ai profité pour récupérer mes sacs, que j’ai posé comme j’ai pu à mes pieds et sur mes cuisses. Le sol du coffre où ils reposaient m’apparaissait tellement insalubre que j’en étais dégouté, me promettant, en arrivant chez moi, de bruler mes vêtements plutôt que de les laver et de les porter à nouveau. Dans un claquement à en briser le pare-brise arrière, le conducteur a clôt le hayon. Et nous sommes repartis en trombe. Etant assis sur la banquette arrière, je sentais le passager du coffre me respirer dans la nuque. Après deux minutes, sur un ton à la fois amusé et peu assuré, il me demande poliment « est-ce que vous pouvez vous avancer un peu ? J’aimerai enrouler mon bras à votre banquette, car si la porte du hayon s’ouvre, je vais tomber sur la route ». Moi-même, quelques minutes auparavant, avais ressenti une crainte idoine pour mes sacs. D’un coup, je me sentais moins seul au monde. Je me suis recroquevillé sur mes sacs, dans une position de mal aux bourrelets avant, et ai senti le coude du type à l’arrière me pénétrer les vertèbres : il s’agrippait à la garniture anthracite de saleté de la banquette élimée, autant que sa force lui permettait.  Insouciant, le chauffeur hurlait dans son téléphone en crachant à la face de ses passagers l’étouffante fumée de sa clope, entremêlée de son haleine de chacal.

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Il nous a déposé vers 20 heures 15 dans cette allée pour pestiférés, nous promettant l’arrivée du car avant 21 heures. Je me suis douté instantanément que le délai était optimiste, sachant que le car partait à 21 heures 20. Je ne voyais pas pourquoi le car, en bordure d’autoroute, attendrait 20 minutes, alors que tous les passagers étaient à bord. Mais c’est là aussi une bien irritante habitude chinoise : on préfère annoncer des attentes fausses et rassurants, pour éviter de subir le courroux des impatients. Et quand l’optimiste laps est atteint, il suffit de le renouveler dans une pirouette, pour une durée imaginaire encore plus courte et plus rassurante, et temporiser ainsi le courroux derechef.

 Quel bien être que de déplier mon corps à la sortie du van. Nous assommant de leurs décibels, des chinois hurlants nous ont sautés dessus, montrant du doigt les tentes mal bandées sous lesquelles nous devions nous abriter en attendant le car pour Suzhou. Dans un espace de trois mètre carrés sous la toile vétuste et puante, nous étions vingt personnes, debout, dans une proximité aux parfums clochardisants. Caili et moi-même nous sommes blottis au fond. Les ordures jonchaient le sol, comme si on les y avait sciemment saupoudrées pour donner la nausée. Je n’avais presque pas envie de déposer les bagages par terre tant cela me répugnait. Et derrière, à quelques mètres seulement, l’espace d’herbe foulée qui servait de chiottes nous renvoyait les effluves de ses amas de papier toilette abandonnés là horriblement garnis, comme si c’était la chose la plus naturelle à faire.

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Autour de nous, régulièrement hilares de leur organisation kafkaïenne et bordélique, les rabatteurs beuglent et braillent des destinations dès qu’un car s’arrête à l’orée de l’allée : « Shanghai ! Shanghai ! ». Les hurlements fusent, des voyageurs voulant se rendent à Shanghai s’éjectent de sous les barnums, courent dans toutes les directions, éberlués, sans savoir vers quel car se précipiter, et sans même savoir si celui-ci les attendra, ou bien s’ils auront une place assise dedans.

Je n’ai plus vu cela depuis quelques années maintenant, mais il était régulier, auparavant, que les rabatteurs fassent monter sur le trajet bien plus de passagers qu’il n’y avait de sièges dans les cars. Et pour loger tout ce petit monde supplémentaire, ils sortaient des piles de tabourets. Et les voyageurs clandestins de s’asseoir sur ces trônes bas, dans l’allée centrale, dans l’inconfort et l’insécurité les plus complets. Au passage d’un péage ou d’une voiture de police, la vue était surréaliste : le chauffeur ou le rabatteur ordonnait aux passagers de l’allée centrale de se replier sur eux-mêmes pour ne pas être discernables par les fenêtres donnant sur l’extérieur, au risque sinon, pour les organisateurs, de se faire pincer par la maréchaussée. Cet aplomb-là, insoupçonnable, me parait forcer le respect, tant il me reste hermétiquement impénétrable.

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Une heure passe. Il est maintenant 21 heures 15. Comme je l’avais intérieurement prophétisé, notre rabatteur s’était très ouvertement foutu de notre gueule en nous assurant de l’arrivée prochaine de notre car. Un quart d’heure complémentaire passe. Notre barnum officie en bétaillère : tous les passagers en attente restent agglutinés involontairement et inconfortablement les uns contre les autres, certains fument, d’autres, issus de leur campagne, suent leur misère. Ce n’est pas un jugement, c’est un constat : ça pue, et me donne envie de dégueuler. Tout ceci m’est tellement insupportable que depuis une demi-heure déjà, je m’abrite loin du conglomérat, sous un arbre, où je préfère prendre la pluie. L’association parait outrancière, et elle l’est ; mais pour autant je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement avec les images que des camps de concentration, en remplaçant l’attente des trains par celle des cars, sous la pluie, dans l’éclairage de phares de bagnoles klaxonnantes plutôt que des poursuites des miradors, assourdis par les hurlements des rabatteurs plutôt que les aboiements des chiens de SS, jouissant comme des maitres du monde de régir leur petit univers sordide où les passagers, faute de choix, suivent le mouvement.

Malgré l’allée sinueuse et pluvieuse, les camions se frayaient un passage rapide et insouciant, en dépit du risque de heurter un des nombreux pékins qui attendaient là. A chaque hurlement assourdissant d’un avertisseur hyperdécibelien, je sursautais, et me bouchais les oreilles tant que faire se peut. La Chine est un pays excessivement bruyant. Il l’est tellement que la vie en est assommante. Et j’y vois un corolaire direct au manque d’éducation, et à l’incapacité de réflexion du lambda de la rue ici : pour pouvoir penser, il faut un minimum de silence, une possibilité de recueillement. Il est a fortiori plus aisé de réfléchir dans une bibliothèque que dans les gradins populaires d’un stade boursoufflé de supporters hurlants. Et en Chine, humblement, je le ressens, et vis mal cet environnement qui m’interdit toute forme de concentration, au-delà du fait que les sonorités beuglantes me rendent nerveux jusqu’à l’envie de meurtre pour que tout ce bruit cesse enfin. En fait, et c’est pour cela que j’évoque le corolaire, tout ceci n’est qu’une conséquence du flagrant et profond manque d’éducation en Chine. Cette problématique, je l’espère de tout cœur, devrait se tarir d’ici une génération ou deux. Et les progrès sont déjà visibles. Mais personnellement, je n’en peux plus.

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Avant de me juger, imaginez, rajouté à cela, hier soir, les individus se raclant la gorge dans un retentissement répugnant avant de cracher tout aussi bruyamment leurs glaires les plus infâmes dans d’abjectes flaques molles , au point de ne plus souhaiter poser un pied, même chaussé, par terre, de peur de s’engluer dans ces sordides mucus. Après, je mets quiconque au défi de me taxer de snobisme, et, après quelques années à ce régime nauséeux, de faire preuve de tolérance. C’est sûr que quand on est de passage, et qu’on vit pour la première fois cet exotisme sauvage, c’est cool. Le kilométrage rend tout ceci de plus en plus inacceptable au fur et à mesure que le temps s’égraine.

Même Caili, pourtant très loin de mes standards occidentaux abusivement cotonneux, a compris mon aversion viscérale pour la situation. Car elle-même a trouvé cela assez désagréable. Mais chez moi, c’est de pire en pire. C’est tellement le tiers-monde, ce pays, que j’en suis à refuser que les enfants touchent quoi que ce soit par peur de la maladie. Je ressens la moindre gêne olfactive, même peu prononcée, avec la nausée la plus profonde. Je crains d’avance que les gens ne me touchent, d’autant plus que les chinois franchissent sans ambages les distances intimes jusqu’à préférer bousculer autrui plutôt que de faire un pas d’écart pour respecter un espace individuel, malgré que dans leur pays, même s’ils sont nombreux, il y ait de la place.

Evidemment, hier soir, c’est Caili qui a été le leader de tout le groupe de voyageurs.

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Durant nos deux heures d’attente, nous avons entendu les rabatteurs hurler les destinations à l’arrêt de chaque car. Et quand celui de Suzhou est arrivé, le rabatteur n’a pas eu le temps de l’ouvrir ! C’est ma merveilleuse épouse qui a braillé, à l’attention de la Terre entière « Suzhouuuuuuuuu ! Suzhouuuuuu ! »… Et tous les passagers se sont précipités, dépassant le rabatteur, qui, tout surpris, n’a même pas réussi à bredouiller. Ma femme, elle est comme ça : dans quantité de situations, sans même que l’environnement s’en rende compte, elle prend le pouvoir ! Comme je suis moi-même exceptionnellement tyrannique et difficile à vivre, je ne comprends pas comment nos engueulades pluriquotidiennes peuvent surprendre les gens.

Alors que tous les voyageurs plaisantaient chaleureusement entre eux la seconde précédente –il y avait notamment cet obèse en tee-shirt qui claironnait avec la bonhommie qui sied avec grâce aux gras que, Dieu merci, il était gros sinon il aurait choppé une pneumonie avec son seul tricot-, on a assisté à une scène d’émeute quand le bus s’est arrêté et que la porte s’est ouverte. La file d’attente patiente et résignée s’est instantanément métamorphosée et marée humaine, en mêlée violente et romanesque, en escalade organique où on se piétinait les uns les autres jusqu’au marchepied, et où la seule prétention immédiate de chaque individu était d’écraser tous les autres pour monter le premier dans un car qui, pourtant, nous aurait attendu

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Et comme c’est la plus forte, c’est évidemment Caili qui a gravi le marchepied la première, afin de s’assurer que nous aurions bien deux places assises. Moi, je la suivais de près, mais la vague d’individus hurlante a eu rapidement raison de ma carrure de colosse nain, et il a fallu jouer des coudes et des épaules sans se soucier de faire choir un autre ahuri pour pouvoir réussir à monter dans le car. J’étais devenu comme les autres, avec leur peur que le bus ne démarre en me laissant abandonné sur le talus pluvieux. Moi, je haletais de l’effort pugilesque. Caili, elle, m’attendait, souriante, sereine et victorieuse, assise sur l’un des deux sièges qu’elle nous avait réservée. Championne du monde. Comment voulez-vous que nous autres, occidentaux, avec notre éducation feutrée, teintée de respect de l’autre, de joue tendue par idéal pacifiste, nous résistions face à ces chinois rentre-dedans. Après avoir repris mon souffle, j’en ai discuté avec Caili. Même si j’ai horreur de cette forme de bellicisme goujat, force est de reconnaitre que le naturel avec lequel cette population malotrue opère ne cesse de m’esbaudir, tant d’incompréhension, que, vous n’allez pas me croire, d’une forme de respect. Car je suis tout simplement incapable de cette impolitesse outrancière et outrageuse. Nul n’est prophète en son pays. On ne l’est pas non plus à l’étranger. Ou alors sur des broutilles : en Chine, les blancs plaisent aux filles. En fait quand on vit la culture entre deux chaises, on n’est prophète nulle part ailleurs que dans sa caboche. Pour le reste on se sent isolé, même si on fait partie de deux peuples. Et Caili me le disait : ici, depuis l’enfance ils sont obligés de se battre pour tout, par peur du manque, certainement. S’ils ne prennent pas le peu qu’il y a à prendre, quelqu’un d’autre risque de se l’accaparer, et il ne restera plus rien. Alors la démarche devient automatique pour tout, jusque dans les choses aussi futiles qu’une place assise dans le car.

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Et dans le car, ça a continué. Il avait une heure de retard du fait de la pluie. Arrivés une heure trop tôt, nous avions attendu deux heures à l’extérieur, debout, mouillés et salis. Tout le monde était crevé, mais content d’être sur le chemin du retour. Et le chauffeur et le rabatteur ont hurlé une conversation pendant tout le trajet, n’hésitant pas à fumer dans l’insupportable huis-clos de l’habitacle. Le parfum étouffant du tabac n’arrangeait rien à la forte odeur de transpiration déjà présente jusque dans la fibre des tissus recouvrant les sièges noircis par les lustres tendus sans être nettoyés. Zieutant la montre en soupirant d’aise à l’idée de bientôt être rentré chez moi, dans mon espace, silencieux, propre, organisé, avec ma collection de blurays, j’ai précisé à Caili « nous arriverons vers une heure du mat. Le temps de trouver un taxi, nous serons chez nous 20 minutes plus tard. Dès que j’arrive, je me déshabille, je me fous sous la douche, et après au dodo. Et mes vêtements, au sale… J’ai même envie de les bruler directement » ironisais-je à peine.

Et Caili de me rétorquer «  je ne suis pas certaine qu’il y aura de l’eau chaude. Comme non devait rentrer aujourd’hui, j’ai appelé ma mère pour lui demander de s’assurer que ma grand-mère prenne une douche cet après-midi, pour que tu ne sois pas incommodé par l’odeur. Tu sais, ici, les gens de la campagne ne prennent une douche que de temps en temps. Et ils ont l’habitude, alors ils ne se rendent pas compte s’ils sentent mauvais ». Vu depuis l’Occident, ça parait surement excessif et injurieux. Je ne fais pourtant que citer ma femme verbatim. Et sur l’instant, j’ai eu l’impression de ne pouvoir échapper nulle part à la coure des miracles, même pas dans l’environnement cloisonné, propret, et au confort acceptable, de mon logement, qui reste tout à fait humble eu égard aux standards occidentaux.

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La grand-mère de Caili, dite Nainai ou Taitai, est un personnage. Exceptionnellement, elle qui ne voyage jamais, a accepté d’accompagner ma belle-mère à Suzhou –sa belle-fille– pour passer un peu de temps avec ses arrières petits-enfants, à savoir nos deux fistons. Caili est d’autant plus ravie qu’elle est partie à la découverte de sa grand-mère sur le tard, et que cette découverte recense des moments assez mémorables, dans la vie de quelqu’un qui, né dans la première moitié des années 30, a connu la lutte entre Tchang Kaï Chek et Mao, aussi bien que l’invasion japonaise, le grand bond en avant, la révolution culturelle… Jusqu’au miracle économique. Nainai a 80 ans fortement révolus. Nainai n’a jamais pris le train. Nainai n’a jamais pris l’avion. Nainai ne sait pas conduire de voiture, n’a aucune idée de la façon dont ça fonctionne, et ne s’est jamais posé la question. Nainai ne sait pas lire, pas écrire, pas compter. Nainai ne parle pas le mandarin, la langue officielle en Chine, et ne communique que dans le dialecte de son village enfoncé dans la campagne du Jiangsu, où elle est née, où elle a vécu, et où elle passera l’éternité six pieds sous terre.

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 Par contre, Nainai, conséquence d’un premier amour malheureux, n’a pas hésité à divorcer à une époque où il avait de quoi être brulé sur la place publique. Nainai a vécu l’amour avec son deuxième mari –le grand-père de Caili-, avec une intensité qui n’est pas commune. Nainai, à 80 et quelques balais, continue de s’occuper de ses champs. Nainai boit sans grande difficulté, à l’occasion d’un violement chaleureux repas familial, sa demi-bouteille d’alcool de riz qui culmine à 55°, sans rouler sur la table, sans rougir de la trogne tannée qu’elle a. Nainai ne mange que du riz et des légumes, car la viande la révulse, hormis le poulet. Nainai, quand, il y a quelques jours, elle  est arrivée chez nous, du haut de ses plus de huit décennies, c’était à l’arrière d’une moto –encore un taxi illégal mais toléré-, dont elle est descendue sans sourciller, alors que moi, à la moitié de son âge, j’aurai poussé un soupir. Nainai, après nos repas alcoolisés, rentre toute seule chez elle, dans une maison au bout d’un sentier boueux, avec des obstacles et de nids de poule, sans autre lumière que sa lampe torche. Nainai, l’année de ses 80 printemps, est tombée de son vélo. Elle s’est relevée immédiatement, a à peine épousseté son pantalon, est remontée en selle, et est repartie en sifflotant, sans jamais évoquer l’incident. Nainai, petit bout de chinoise rabougri, avec sa peau ciselée comme la surface d’un canyon, et son clavier dentaire parsemé de touches argentées, c’est un chêne. Elle nous enterrera tous. Et si elle part avant moi, quand on m’annoncera sa mort, je ne le croirais pas. Nainai, elle est immortelle.

Versus.

La preuve que le temps n’agît pas sur elle : hier, les trois femmes que sont Caili, sa mère, et Nainai, discutaient de leur stérilet, à table –car c’est l’endroit idéal, pendant qu’on mange. Heureusement que je ne pige pas tout à leur dialecte-. Et Nainai s’est fait posé le sien il y a 52 ans : Kennedy était président, l’homme n’avait pas encore marché sur la Lune, le disco n’existait pas encore et Buster Keaton était encore en vie !

Je ne peux pas prétendre que j’apprécie particulièrement le personnage. En fait, du fait de mon piètre mandarin, et de son incapacité à communiquer dans un autre langage que son dialecte, la conversation tourne court. Par ailleurs, le fait que je sois étranger créait un peu une barrière. Ce n’est pas de la gêne. C’est juste que  la réalité dans laquelle elle a passé sa vie n’a rien à voir avec celle dans laquelle j’ai éclos. Nous ne pouvons avoir de préoccupations en commun. Et puis, et c’est toujours la même histoire, la fébrilité de son regard atteste du vide intellectuel dont, sans le savoir, elle est victime, pour les raisons conjoncturelles et historiques que la Chine a connu. On en revient à ce sentiment constant que l’homme de la rue, surtout des générations passées, est un ahuri. Et dans une société où il n’a pas eu accès à l’éducation ou quelle que protection collective que ce soit –hors familiale en tous cas-, il a du apprendre à se battre pour survivre.

Versus.

Toute cette histoire, aussi anecdotique fut-elle, a généré chez moi un blocage, qui était déjà plus que latent. Le lectorat le plus assidu se remémorera notre périple dans la province du Hunan, tant j’avais au retour tartiné le blog d’un carnet de voyages aussi copieux qu’un roman. Pourtant, durant le voyage, je n’ai cessé de me plaindre. J’en ai tout simplement ras-la-casquette du côté tiers-mondiste de la Chine, et d’avoir à subir la pauvreté, certes gentille, mais bruyante, impolie, puante, cracheuse, roteuse, de tous ces humbles-là. Et c’est d’autant plus difficile qu’à la pauvreté matérielle il faut ajouter une misère intellectuelle empêchant toute forme de discussion. Les échanges peuvent parfois se révéler sincères, c’est vrai. Et c’est bon. Il y a parfois des rencontres, qui ne durent qu’un instant, et qui sont emplies d’une humanité fulgurante. Le premier exemple qui me vient à l’esprit est justement lié à ce voyage dans le Hunan. Caili et moi-même marchions dans les vallées proches du village de Shaoshan, d’où Mao est natif. Nous sommes passés devant une ferme, et un petit garçon, nous voyant arriver, s’est précipité à l’intérieur. Nous ne faisions que passer, avec l’idée de continuer notre chemin. Un vieil homme, tout endormi, s’est présenté à la porte en pyjama. Et alors qu’il devait être en train de se reposer d’un dur labeur de paysan, il s’était levé, nous proposant de venir chez lui boire le thé… Sans même nous connaitre.  Tout abruti intellectuel qu’il devait être, il n’en reste pas moins vrai qu’il venait de me donner une leçon. Comme quoi, l’intellect ne fait pas tout. Mais, et c’est comme ça sans que je ne puisse y faire quoi que ce soit, le rouleau compresseur de la cuistrerie consensuelle cumulée depuis ces douze années que je vis en Chine a atteint une limite d’acceptation que je ne pourrais plus je pense, accepter.

Versus.

Et c’est sans doute pour cela que je me suis plain régulièrement lors de notre voyage dans le Hunan, et aussi lors de notre voyage dans le Guangxi, quelques mois plus tard. Par contre, quand je suis parti quelques jours au Japon en juin dernier, quel bonheur : le silence, le respect, la politesse, la propreté, toutes ces notions de bien-être, bien plus en osmose avec mon référentiel culturel original, je m’en suis gorgé avec délice. Et maintenant, quand on évoque des vacances, c’est pour moi devenu incompatible avec l’idée d’aller visiter un coin de Chine : le manque d’éducation m’est devenu trop insupportable. Et je comprends maintenant de manière précise pour quelle raison je n’avais pas accompagné Caili quand elle était partie dix jours dans le Yunnan en octobre dernier. En plus j’en ai ras-le-bol du manque de confort : les toilettes à la turque et les logements non-chauffées en haute montagne la nuit, très peu pour moi. Il y a 20 ans, j’aurai réclamé ces extrêmes, tant ils m’étaient exotiques vus depuis l’Occident où je vivais. Maintenant je les fustige : je trouve que le pays au quotidien est bien assez difficile, que j’ai suffisamment fais mes preuves en m’y installant et en m’y battant. Je deviens comme ces chinois qui, avec un peu de sous, envisagent plutôt d’aller s’installer aux Etats Unis. A moi Hollywood !

PS : pour contraster avec la teneur de l’article, et aussi sachant que je ne rédigerai jamais de carnet de voyage au Japon, j’ai utilisé quelques clichés de qualité pris au Pays du Soleil Levant pour illustrer le texte. Pour donner une idée du contraste avec la Chine, où les autochtones balancent leurs détritus au sol, même à proximité d’une poubelle, à Tokyo, il n’y a pas de poubelles dans les rues ! L’idée est très intelligente, car dès lors qu’on achète quelque chose, on ne fait rentrer que le prix en ligne de compte, mais aussi l’emballage. Deux mondes.

Versus.

Rédigé par Christophe Pavillon

Publié dans #la culture entre 2 chaises.

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Samuel 08/04/2015 19:48

Salut Christophe,

Tu as mis la dose ! ^ ^
C'est toujours intéressant de lire tes ressentis sur le pays, mais ce n'est pas rassurant...
Tu comptes malgré tout encore rester vivre en Chine, à moyen terme, je suppose ?
Tu n'as pas envie de chercher un autre type d'environnement, en Chine ? Il doit bien y avoir des endroits convenables à tous niveaux, et pas forcément dans les quartiers ultra-luxueux des grandes viles, non ?

Christophe Pavillon 11/04/2015 01:13

Salut Samuel,

La Chine, comme toute culture, est son propre paradoxe. Il y a beaucoup de contrastes, mais fondamentalement peu de nuances. Il y a bien sûr des endroits très convenables, et nous vivons dans un quartier qui, bien que concomitant à la fois à une zone touristique importante (le plus connu des jardins de Suzhou) et aussi à une véritable cour des miracles (les ruelles miteuses et vétustes du vieux Suzhou), et un petit havre middle-class.

Je ne suis pas malheureux où je vis, loin de là. Mais à l’occasion de vacances à l’objectif en l’occurrence relaxant, je m’extrairais volontiers de la misère intellectuelle et de la pauvreté quart-mondiste locale pour bénéficier d’un peu de confort, d’intelligence, et de politesse basique. La foule, le bordel, le raffut, la saleté, les bousculades... Ras-le-bol !

Amicalement.
A bientôt.

Christophe.

Sébastien Tellibag 07/04/2015 13:55

Bonjour Cristophe,

Dites donc, vous êtes de plus en plus hardcore sur la Chine et les Chinois.......Vous êtes sûr que vous allez tenir encore longtemps en Chine? En même temps quand je vous lis, je vous comprends. Je crois que j'aurais bien aimé passer 2-3 ans en Asie à la fin de mes études mais après 3 ans cela doit commencer à peser je suppose.Non , pardon en fait je connais bien l'Asie j'ai passé 4 heures à l'aéroport de Canton ^^ Après combien de temps en avez vous eu marre de la Chine?

Sébastien.

Christophe Pavillon 11/04/2015 01:05

Bonjour Sébastien,

Lors de notre week-end touristique, nous sommes passés à Longyou, grottes creusées par l’Homme il y a a priori tout juste trois petits millénaires. En passant aux toilettes pour satisfaire un besoin bien naturel, j’ai été tétanisé par la vue à l’entrée.

Les toilettes n’étaient pas sales en eux-mêmes.

Mais un chinois vieux et obèse, les fringues même pas élimées, le froc baissé jusqu’aux mollets, accroupi en position simiesque au point d’avoir les genoux qui lui remontaient aux oreilles et les mains enroulées autour des tibias, chiait dans la rigole à la turque. Et il le faisait, face à moi, sans avoir trouvé nécessaire de fermer la porte pudique de sa cabine, tout en poussant des râles constipés, la veine saillante aux tempes, pour réussir à excréter. Le crapaud superbe, au bord de l’explosion anale, me regardait droit dans les yeux, rougissant à chaque fois qu’il poussait sa merde pour qu’elle lui sorte du cul. Et tout en éructant violement ses râles de soulagement rectal, il se raclait la gorge à s’en décoller les narines, crachant de visqueuses glaires à ses pieds en rythme avec ses déjections. Véritable funambule de la goujaterie, il réussissait cet exploit sans faire choir le pauvre mégot long de dix centimètre des cendres arcboutées vers le bas qui lui était vissé à un coin de lèvre, et qu’il machouillait comme un cigare.

C’est moi qui suis hardcore ?

Je trouve plutôt que ce sont ce chinois-là qui a commencé. Ou alors dans tous les cas il me bat à plate couture. Face à un tel malotru, comparable à un paysan médiéval aux latrines, je doute qu’on puisse me taxer de snobisme. Mon envie de pisser m’est passée, j’ai surtout retenu mon envie de vomir, pour faire demi-tour.

Je ne déteste pas la Chine, je ne hais pas les chinois. Dieu merci : ma vie serait un enfer. Or, même si le paradis n’existe pas, je suis bien heureux de mon existence, de mes choix. Et comparativement à pas mal d’étrangers ici, je me refuse à diaboliser un peuple entier. Je ne fais qu’exprimer un ras-le-bol, certes ponctuel –et dans le cas présent, violent, car c’était le lendemain de cette soirée-, d’une Chine mal éduquée. Toute la Chine n’est pas comme ça. Mais elle l’est principalement. Certes cela va changer, et cette métamorphose est en cours. Et il y a de très nombreuses excuses à trouver aux chinois, très essentiellement la pauvreté dont, avec beaucoup de volonté, ils s’extraient. Le corolaire à cette pauvreté, c’est le manque d’éducation. Maintenant, le comprendre ne veut pas dire réussir à le tolérer... Et moi, en effet, je n’en peux plus. Le tourisme en Chine, c’est fini. Ras-le-bol de cette impression d’être dans le bruit et la saleté.

Depuis l’Occident, on ne voit que la réussite des tours de verre où la préciosité des pagodes et jardins. Tout cela m’agace, car c’est là aimer l’image qu’on souhaite avoir d’un pays, loin des réalités du pays lui-même. Cela fait douze ans que je vis ici, je tiendrai bien douze ans de plus... Même si j’espère en avoir plus derrière moi que devant. Je ne souhaite pas spécifiquement rentrer en France, mais le monde est vaste.

Les 6 premiers mois en Chine ont été les plus merveilleux de ma vie, car c’état l’aboutissement d’un rêve : je voulais plus que tout au monde venir vivre ici. Je ne le regrette pas, il y a plein de côtés positifs à ce pays, il y a des aspects de la mentalité qui me conviennent bien plus qu’en Occident. Par exemple j’aime le pragmatisme à la chinoise, en comparaison de l’intellectualisme masturbatoire à l’occidental. Je lisais un livre sur la Chinafrique il y a quelques années. Et un président africain disait “les occidentaux viennent avec leurs idées intangibles, les chinois viennent avec du concret”. Pour autant les chinois sont des malotrus habitués à la survie, et qui en conséquence ont plus de considération pour eux-mêmes.

Il est fort tôt quand je rédige cette réponse à votre commentaire. Il fait bon dehors, et, bravant le taux de pollution, j’ai ouvert la fenêtre. Cela ne fait pas un quart d’heure qu’elle est ouverte que le vis-à-vis m’a offert, en dolby stereo, le bruitage des raclements de gorge dans le bâtiment contigüe, et le cinemascope des voisins crachant depuis la fenêtre de leur appart dans la contre-allée... Contre-allée où mes gosses vont jouer, et ramasser des fleurs. C’est navrant, et frustrant, ce spectacle, de bon matin, alors qu’en arrière-fond, le ciel et bleu et les oiseaux gazouillent.

On vit trois phases dans l’expatriation. Il y a tout d’abord l’extase, le sentiment d’impunité, la tolérance pour tout, la découverte magique et enivrante de la différence. Cette partie-là a duré entre 6 mois et un an pour moi. Puis, quand on s’est bien fais baisé et qu’on a bien compris la mentalité locale, il y a le rejet... Ce n’est pas un moment déclaré, mais plutôt un crescendo. Et puis, au bout d’un moment, et c’est la troisième phase, on s’habitue. Ou plutôt, ça ne choque plus, mais pour autant ça ne veut pas dire qu’on réussisse à accepter. Cela fait de nombreuses années que j’ai atteint ce stade. Mais parfois, il y a des évènements ou des rencontres qui font resombrer ponctuellement dans le souvenir de la seconde étape.

Amicalement.

Christophe.